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dimanche 25 janvier 2026

Rêvé à toi, mon pote

Rêvé à toi, vieux pote perdu dans les brumes. Il m'arrive, de temps en temps, de te croiser dans le couloir du rêve.


L'une des premières fois – je pense que nous étions toujours amis – ta blonde et moi parlions de ta vie avec inquiétude. Une inquiétude associée au VERTIGE. Le décor était une espèce de tableau tridimensionnel inspiré de Mario Bros ®, avec ses plateformes, ses cubes en briques, sa tuyauterie, ses formes géométriques, ses édifices, ses pièges, ses ennemis. Et surtout, c'était un décor avec toi dedans. Tu y incarnais l'ultime joueur qui doit foncer, sauter, et sans doute tomber. Tu étais prodigieux, presque effronté dans ta prouesse. Le hic : ce n'était pas un jeu qui se dressait là dans sa folie architecturale, c'était une allégorie, celle de ta vie.


Déjà, dans le temps, avant même le rêve ci-haut, j'avais fait un rêve sur une machine à voyager dans le temps. Avec cette technologie, on s'en donnait à cœur joie.


Y a eu ce rêve, aussi, où t'avais un style un peu cyberpunk comme ça, on se retrouvait au haut d'une tour. L'un des étages près du sommet. J'étais avec ma blonde du moment, je crois, et on te rencontrait. Tu étais une espèce de fugitif stylé. Une anomalie détectée par le système. Tu te jouais de celui-ci, comme d'habitude, fantôme ayant toujours plusieurs coups d'avance et le secret des fissures, mais tu ne pouvais pas trop rester longtemps, au cas où. Et cette recherche visant à t'éradiquer expliquait, du moins en partie, pourquoi je ne te voyais presque plus dans la vie.


Que dire de ces rêves récents où je trouvais ton adresse, et qu'on renouait à reculons ? Qu'on renouait à peu près. J'étais curieux de savoir ce qui se cachait derrière cette porte, bon sang ! quelle existence menais-tu ? Tu étais en couple, peut-être père de famille, je ne sais plus, et tu menais une existence un peu décalée et farfelue. Une existence qui dit non au système et qui, dans son renoncement à la société, crée sa propre petite société, beaucoup plus marrante.


Bon. Je disais que j'ai rêvé de toi, vieux fantôme. Récemment. Il y a quelques jours. C'était quoi, ce rêve ? Je n'en ai plus une lecture en haute résolution, les jours ont passé. C'était un peu comme ces rêves de retrouvailles récents. Sauf que cette fois, t'avais l'air pas mal emballé de me voir. Je crois que mon fils était avec moi. Tu étais heureux de le voir. C'était un rêve où, contrairement à d'autres, tu exprimais de la joie.


Ça fait beaucoup de rêves pour un type qui a été mon meilleur ami de dix-huit à vingt-cinq ans, à peu près. Tu n'as jamais été mon Étienne de La Boétie, mais j'ai été marqué par ton esprit.


Les nombreuses personnes que je connais incarnent des archétypes dans mes rêves. Toi, maître ès logique et curieux bougre désinvolte, tu es le marginal brillant et cocasse.


Ton passage me signalait sans doute une posture d'accord avec l'une de mes décisions. Moins de vœux frileux, davantage de choix audacieux.

mardi 30 décembre 2025

Ma mère m'a ghosté à Noël

Sans farce. C'est tout à fait elle. Une sacrée humoriste.

Si c'était seulement moi, ça ne serait qu'un petit accro ; ne m'a-t-elle pas habitué à pire ? L'auguste femme a également ghosté mon garçon de quatre ans. C'est là qu'un papa, en général, montre ses crocs.

Le 17 décembre, je lui écris :

« Cette année, je ne prévois pas aller à Laval. Je préfère célébrer chez moi. Amélie et toi êtes les bienvenues.

De mon côté, j’ai besoin que les déplacements ne soient pas toujours dans le même sens.

Laisse-moi savoir. »

J'envoie un message sensiblement similaire à ma soeur. Toutes deux m'ignorent.

Pas d'accusé de réception. Pas d'engagement dans une démarche. Pas de « on va y penser. » Pas de contre-proposition.

Le silence le plus plat. Mais un mépris saillant.

Peu après Noël, un soir, l'indécence : publication en ligne des photos de son party privé, où un autre enfant est célébré.

Je ne demande pas la lune, pour mon fils. Juste un soupçon d'intérêt.

Contexte : Une fois mon fils né, elle aura mis presque deux ans à le rencontrer. Ma mère habite à moins de 15 km de chez moi. Sa famille belge, à mon fils, habite à 5 600 km, et a fait sa connaissance bien avant. C'est plus de 370 fois plus loin. N'est-ce pas aberrant ?

J'ai donc roulé mes manches et j'ai écrit à ma mère. J'ai mis les points sur les i. J'ai parlé de ses sabotages (dénigrement de mes rêves académiques, plus jeune). J'ai parlé de son absence de reconnaissance (je lui ai fourni l'impulsion pour vendre sa résidence, qui tombait en miettes, durant la pandémie). Je lui ai parlé, surtout, de sa propension à invisibiliser ses enfants.

Elle m'a traité ainsi, mais ne traitera pas Gabriel de la sorte.

Après mon message, elle m'a retiré de ses amis Facebook. Si ce n'est pas la preuve qu'elle tente d'invisibiliser, de ghoster les gens ?

vendredi 7 juin 2024

La poésie est une drogue dure et douce à la fois

Ça m'a tout l'air d'une espèce de chronique. Alors chroniquons.

La vision, si proche et fuyante à la fois, commence à m'échapper. Je sors ma canne à pêche lyrique in extremis !

Je ne pouvais pas laisser la muse de l'inspiration plonger sur le papier, car, au moment où ce flash était lancé par le phare de l'imaginaire¹, je jouais mon rôle de père, et non celui de po-wète.

Mais justement !

Regardant avec mon fils une émission qu'il apprécie, affairés que nous étions à déguster de menus Mr. Freeze, quelque chose comme une expérience émotionnellement réparatrice prit place. Cette scène me reliait à celles de mon enfance.

Du bonheur dans un cadre structuré (je me permets le pléonasme).

Puis je me suis demandé ce que c'était, que d'être père. Un père ne doit-il pas être calme, tempéré, voire plate ? Rassurant, par-dessus tout. Oui, oui, oui et oui encore.

Mais qu'en est-il des gens qui ont des pères, disons, hors normes ? Je me souvins spontanément du père de mon ami d'enfance Guillaume C. (oui, c'était son nom). Bien que mes souvenirs soient imprécis et que ma compréhension d'alors fût incomplète, je me souviens de cet homme comme d'un ex-flyé passablement assagi après une vie rock n' roll. Ou qu'en sais-je ? Qu'importe, l'archétype existe.

Amusé, je me suis dit qu'un jour mon fils parlerait peut-être de son père comme d'un homme qui, dans ses jeunes années, a sombré dans l'enfer de la poésie.

Et c'est là que m'est venu le titre, qui compare la poésie à une drogue.

Des pensées, teintées d'autodérision, me venaient :

Ouais ! À vingt ans, tu touches à ça, tu es parti sur un sapr'esti de trip. T'étais sage comme l'image d'un sage. Te voilà les poches pleines de visions et de calepins décharnés.

À presque quarante ans, annexé à une nouvelle stabilité éternelle, si loin de cet ancien paradis artificiel, tu regardes les scènes de ta vie avec étonnement.

La fabrication d'un poème appelle la fabrication d'un autre ; et un troisième poème naît et un quatrième et mine de rien tu as oublié de te faire couper les cheveux et tu as l'air mystérieux dans l'autobus à griffonner des choses et ton meilleur poème attire une fille ;  vous voilà en couple et voilà qu'elle porte des jupes jaunes pleines de motifs et vous ricanez et voilà qu'un autre poème apparaît, celui-là te vaudra un ami vaurien surréaliste, un ami rock et baroque, et ce énième poème une réputation de dur à cuire ; et tu es entraîné vers le centre-ville de Montréal à visiter tous ces lieux que tu n'aurais jamais imaginé visiter ; bientôt tu versifies plus que tu vis ; attention, certains soirs, tu attrapes des airs spleeneux.

Voilà. Mais c'est du passé. Maintenant, à la croisée libératrice des âges, tu es encore suffisamment jeune pour écrire des poèmes, ne serait-ce qu'au compte-gouttes plutôt qu'à pleins robinets, mais tu es également assez vieux pour être sage, ordonné, rassurant.

¹ Ce sera moins lourd qu'une parenthèse : rien d'anormal, précisons-le ; des développements littéraires fulgurants - bribes de poèmes, scénarios de nouvelles littéraires... - me viennent presque quotidiennement.

mercredi 13 décembre 2023

Deviner le type MBTI de son VP

Il y a trois petites années, tandis que j'étais coach en entreprise, je discutais avec mon équipe de ma fascination pour le MBTI. Un collègue m'a dit : Tu devrais écrire à B. Il a lui aussi une fascination pour le MBTI. Quand nous étions [dans tel département], il nous a tous fait passer le test !

Il me fallait un motif pour lui écrire, à ce B.

Qui était-il, d'abord ? Une recherche sur Teams m'indiqua que le monsieur était Directeur principal. Ouf. On n'importune pas un directeur principal comme ça.

J'eus une idée, car cette question m'était réellement venue en tête : où passer le test officiel dans notre entreprise ?

Je lui écrivis donc. Il lui fallut des semaines pour me répondre. B était heureux de lire que j'aimais le MBTI. Il proposait de me faire passer le test ! Je devrais donc remplir un questionnaire. Il en interpréterait les résultats et me les présenterait sur Teams, pandémie oblige.

Je suis donc INFJ, officiellement. Je m'en doutais, mais une confirmation est intéressante.

*

Le préambule aura pour fonction d'éclairer la scène ultime.

*

Hier, soirée annuelle de l'entreprise. Un beau grand restaurant branché, sur deux étages, transformé en discothèque où une myriade d'employés sur leur trente-six, dont le front perlait de sueur, se rejoignaient pour un cocktail dînatoire, le relâchement civilisé de leur instinct et de la danse, ma foi, papirement endiablée.

*

B. était Directeur Principal ; il est à présent Vice-Président.

*

Peu de temps après être arrivé à la soirée, je vois B, homme simple et discret, qui est là. Sans hésiter, je vais le voir :

- Bonsoir, B.
- Bonsoir.
- Tu connais mon sigle MBTI, car tu m'as fait passer le test, mais je ne connais pas le tien.
- Rafraîchis-moi la mémoire. Quel est ton nom ? Et ton type MBTI ?

Je l'en informe. Ça semble lui revenir.

- C'était sur Teams ? demande-t-il.
- Exactement.
- INFJ, intéressant... Moi, c'est ENFJ.

J'en étais certain. J'y avais réfléchi, récemment, et c'était ma conclusion. Je lui expose mes pensées :

- Ah ! ENFJ ! C'est ce que je pensais. Tu as dit, lors d'une rencontre, que tu es un comptable au grand coeur. Pour cette raison, je te classais NF, la catégorie des idéalistes.

Je vois que je l'intrigue. Je poursuis :

- Ensuite, le E, eh bien, tu me donnais l'impression d'être extraverti. Et puis J, c'est l'ordre, la structure... (sans vraiment le connaître, il me donnait aussi cette impression)

Il m'observait dans un hochement de tête ininterrompu. Il était en partie incrédule, et en partie impressionné, je crois.

Après, je ne savais plus quoi dire, et je sentais que l'échange tirait à sa fin. Puis je ne voulais pas importuner ce noble monsieur davantage.

Aussi me suis-je éclipsé comme tout bon INFJ awkward qui vient de faire un tour de magie.

vendredi 8 décembre 2023

Comment on acquiert de nouvelles lunettes cristal quand on prête main forte

Il faut d'abord, le matin où l'on veut acquérir de nouvelles lunettes, se faire vacciner contre la Covid-19 et la grippe non numérotée. Pas qu'il y ait de relation entre ces deux activités, mais c'est ainsi que le samedi matin débute. Une aiguille dans le deltoïde droit, une dans le gauche, et le tour est joué. Même pas mal ! Qu'une petite lourdeur au lieu de l'injection...

Après, tu consultes Google Maps, et réalises que les boutiques d'optique envisagées sont fermées le samedi. Alors, tu abandonnes le plan. Tu décides de cheminer vers une librairie...

Donc tu marches jusqu'au métro Mont-Royal, le secteur étant riche en bouquineries. Là, tu consultes Google Maps derechef. Tiens, à 290 m, une lunetterie ouverte !

Comme tu consultes Google Maps trop vite, tu vas du mauvais côté de Saint-Denis. Tu retraverses, au coin de Marie-Anne. Cette intersection est charmante.

Tu trouves la boutique ! Avant d'entrer, tu entends une dame derrière toi. Que dit-elle ? Tu ne sais pas... Elle entre aussi.

Il se trouve que c'est l'opticienne.

Tu lui exposes le plan. Pour synthétiser celui-ci, qui implique de petites montures rondes visant à dissimuler l'énorme myopie, et un matériau style cristal, c'est-à-dire en acétate de cellulose (parce que tu trouves ça joli, d'autant plus que les verres, blancs et épais de profil, aux extrémités, se fonderont bien à une monture du genre acétate), pour résumer tout ça, tu dégaines ton téléphone, et tu montres la tronche de Bernard Werber. Sur la photographie, il arbore pareil modèle.

Elle aime l'exemple. Elle t'informe par ailleurs que Bernard lui a déjà acheté des lunettes !

Isabelle, l'opticienne, prend le temps de te montrer diverses montures. La première en particulier est remarquablement semblable à ce que tu imaginais. Ce sera celle-là.

Une fois les démarches bien entamées, penchée sur la commande, elle relève la tête. Voudrais-tu 20 $ de rabais sur ta facture ? Tu n'aurais qu'à nous aider à déplacer un meuble. Il est vraiment gros. Tu acquiesces, parce que tu es un gentilhomme et parce que tu y vois un rappel de la vie : n'oublie pas de t'entraîner.

Le partenaire de l'opticienne, Luc, s'approche. Il est ravi mais surpris. Il dit qu'Isabelle ne pourrait pas le soulever avec lui. Plus grand que toi, costaud, il te jauge, et conclut que tu es assez baraqué dans ton genre. Il sourit de nouveau, devant l'improbabilité d'une telle découverte : un client doublé d'un déménageur.

Il te met en garde. Le gigantesque meuble oblong, une vitrine d'exposition, est composé de deux morceaux. Le premier, plus petit, est vitré. Le plus gros, qui n'est pas vitré, lui inspire le surnom le monstre.

Ton enthousiasme est inaltéré.

Une fois les détails de la commande complétés, et les indications remises pour l'examen de la vue (l'optométriste suggéré, Alain, œuvre à une autre adresse), Isabelle enchaîne avec cette précision : Je t'ai vu sur la rue, j'allais t'interpeller, pour que tu nous aides avec le meuble ! Mais tu es entré juste avant. Drôle de hasard !

En effet.

Luc rapproche son véhicule de la boutique.

Les deux parties de la vitrine d'exposition, que tu portes avec Luc, s'avèrent d'une bonne lourdeur, mais c'est gérable. L'aspect ardu de l'opération réside dans la prise. Ça coupe les doigts et ça glisse.

Opération réussie ! On passe à la caisse pour l'acompte. Finalement, on t'offre une déduction de 25 $. Tu protestes doucement, pour la forme, mais tu es heureux, car tu allais à la librairie, te rappelles-tu. Et eux sont fermes : 20 $, ce n'est pas assez.

Souriant, Luc te demande si tu peux à présent l'aider à mettre le meuble en place. Ben oui, pourquoi pas ? On déplace la base. On empile.

Une cliente demande en riant si les clients doivent toujours travailler comme ça.

Parle, parle, jase, jase. Tu as trouvé deux sympathiques âmes.

Le lendemain, l'effet des vaccins, sans doute, l'effet du workout improvisé, peut-être, le lendemain ton corps est courbaturé, noueux, à vif. Un beau souvenir de cette rencontre.

Quelques semaines plus tard, étant passé chez Alain l'optométriste entre-temps, tu reçois tes nouvelles lunettes.

Tu les aimes beaucoup. Tu vois clair, d'une clarté limpide.

Voilà : c'est aussi simple que cela, se greyer de nouvelles barniques !

jeudi 9 novembre 2023

Métro Beaubien, neige et craquements de lattes


Je vais le dire comme ça me vient, en espérant que l'énergie chemine, s'enroule comme du lierre dans les phrases, entoure les mots de son aura. Les mots sont plus fluides quand on aime et qu'on se passionne, et j'espère qu'ils rendront justice à ce que je vais écrire.

Cela fera bientôt treize ans que j'ai emménagé à Montréal – l'une des meilleures décisions de ma vie. Mais depuis quelques années, je n'ai plus l'impression de vivre à Montréal ; je vis, point. Je sais bien où j'habite, je peux nommer deux cents raisons qui rendent Montréal agréable... Mais pour moi, c'était / c'est juste vivre. Je me suis fondu au décor montréalais, dirait-on ; je ne suis plus saillant en lui, il n'est plus saillant dans mon regard.

Bon, j'exagère. Montréal n'est pas devenue invisible dans mon quotidien. Certains jours, si, j'oublie. Mais d'autres, je peux m'extasier lors d'une simple marche, comme si je découvrais les rues du quartier. La proportion entre ces deux états, sans doute (distinguer sans doute de sans aucun doute) va évoluer de telle sorte que l'émerveillement se fera un peu plus rare, avec le temps. Autrement amené, à présent, ce n'est plus : « tout beau tout nouveau. »

Aujourd'hui, métro Beaubien. Je ne visite pas souvent le coin, quelques fois par année tout au plus. Chaque fois, ça me met joyeusement à l'envers ; tout mon être tend vers la joie. J'ai vécu sur Christophe-Colomb, à mon arrivée à Montréal, et j'y ai vécu un peu moins de deux ans. C'est toujours une flambée de nostalgie. Tout est si vif soudain, plein de relief. Des émotions du passé, que je ne saurais pas nommer, je parlerais d'une chaleur, d'un sentiment de sécurité négociant avec un autre d'aventure, d'une capacité à rêver sans entrave, qu'en sais-je, c'est un bouillon curieux, délicieux, une saison chimique que je ne parviens pas à nommer, de telles émotions montent, se manifestent. I mean, it's always like that, pis quand je m'en vais, le cœur réchauffé, ayant soupiré de bonheur, tout ça dans la discrétion de mes traits d'introverti, je rentre chez moi, et j'oublie.

Mais aujourd'hui ! L'effet était là-bas plus frappant, pour un moment, je scrutais le haut des immeubles – l'architecture est si particulière dans ce coin-là – coiffé de jolie neige et les images et les émotions – que je refuse de banalement reléguer au passé, à l'évidence, elles ont leur existence propre dans le présent : les racines de l'arbre ont beau être sous terre, l'arbre est au-dessus – les images et les émotions sont venues à moi avec une singulière densité et même temps qu'une légèreté propre au rêve.

Allô, belle ville, moi, c'est Guillaume, je viens d'arriver ici, je viens d'arriver-ici-pour-toujours, c'est-à-dire que je n'en finis plus d'arriver, quel endroit ! je te vois, te vois dans la totalité délirante de ce que tu es et que tu ne serais pas si j'étais ailleurs ; un miracle neuf ; la nouveauté tant attendue dans mon cœur ; j'ai utilisé le mot délirante, car il serait complètement fou que j'oublie à quel point tu m'as charmé, à quel point j'ai succombé. Et tu pourrais adopter un discours, un discours inverse et similaire, de bras ouverts, en insistant sur ton hospitalité envers les poètes.

J'avais pensé revivre au métro Beaubien : il serait étonnant que je le fasse, j'aurais peur que ce socle spécial, sur lequel repose mon expérience urbaine ultérieure, ne se fonde à la brume des quotidiens, jusqu'à étouffer mes sentiments premiers.

De retour chez moi, en regardant la rue depuis ma fenêtre, en sentant ce vieux plancher de bois craquer, en observant cet hiver avant son temps, l'idée et le sentiment ne me quittent plus : je suis Montréalais.

Mieux : je suis nouvellement Montréalais, treize ans, c'est un clignement et demi, et éternel néophyte, c'est d'un regard neuf et neuf encore dont je profite.

mardi 5 septembre 2023

Quatre années

Cet été, un peu avant mon anniversaire, ça aurait fait quatre ans qu'on est ensemble.

Au début, quels débuts ! On a commencé ça sur les chapeaux de roue, même si je ne conduis pas, ce que tu me reprocherais lors d'une balade sur le Mont-Royal.

Qu'est-ce qui s'est passé entre le début et le baisser du rideau ?

Au départ, j'avais le cœur léger comme un astronef. Je marchais dans les rues tout fier. Je venais de trouver un cœur en or, un cœur hors pair.

J'avais un roman dans les yeux. Je salivais un roman par les yeux. Le roman de notre probable destin amoureux.

T'avais l'air de bien m'aimer, toi aussi : tu disais, avec une sorte de délectation, que j'avais de belles valeurs. J'avais mis une liste de valeurs que je m'efforce d'incarner, sur mon frigo, et ça avait l'air de te faire triper. On reconnaît le regard d'une fille amoureuse.

On faisait l'amour, justement, avec une abondance d'amour.

Un jour, un petit bonhomme, à l'origine une petite crevette, s'est mis à danser autour de nous. Un p'tit gars blond. Notre fils.

Puis le temps a passé. Il a peut-être donné raison au roman de Beigbeder, L'amour dure trois ans (l'ai pas lu, j'ose pas, mais je vais prendre son titre pour du cash).

Puis le temps a passé, en effet. Presque quatre années.

Maintenant, les doigts me brûlent. Ils brûlent d'écrire un constat, brûlent de nous revisiter.

Je pensais d'abord écrire au sujet de ton dénigrement, de la sécheresse de tes propos. Des accusations fausses, et tutti quanti. Mais pourquoi s'appesantir là-dessus ?

Ah, mais quid des disputes ? En fait, la dispute, moi, je peux pas. Surtout si son postulat c'est du vent. Ça me fait penser à ces mots que j'ai écrits.

Flash de l'esprit tandis que j'écris ce billet. Bye, Canari. Bye, Madame Caramel. Bye, je t'offre tous les surnoms de la terre.

Ce n'est jamais très propre, ce n'est jamais très beau, une rupture. C'est assez sale. Mais j'ai voulu écrire ceci pour me remémorer les débuts, qui me semblent avoir été particulièrement lumineux. Je veux me rappeler ceci pour me souvenir que de beaux moments, il y en a eu. La photographie mentale la plus juste de ce dont nous avions l'air, quand nos fantômes filaient doux, quand ça roulait fort, quand on faisait des efforts, cette photographie mentale, elle tient dans un poème.

Le voici donc. Je préfère me souvenir de ça que des engueulades.

Ta femme comptait les couleurs, les rires, les pleurs

Elle construisait une alvéole de félicité collective

Avec la science du miel et la lumière sous les arbres, elle bâtissait un rythme pour vos cœurs

Votre enfant, ce poupon plus intellectuel que les anges, observait les oiseaux, ces jouets dans le vent

Beau souvenir, n'est-ce pas ?

D'ailleurs, je préfère une rupture lumineuse à une union ténébreuse.

Bye, Canari.

samedi 12 août 2023

Articulation de prises de conscience : 2 de 2

Autre soirée, autre ambiance. Décor funky, hétéroclite, négligé sans vraiment l'être. Décor chaleureux pour oiseaux de nuit. Nid de lumière dans la ville. Liste de lecture joyeuse.

Il s'agit d'un autre eurêka. En fait, au lieu de baptiser ces articles « Articulation de prises de conscience [...] », j'aurais pu les intituler « Eurêka 1 » et « Eurêka 2 » !

J'ai tellement de buts existentiels.

La Dre Pascale Brodeur, psychologue, sur Facebook, écrivait récemment : « On vit dans une société aux mille options et l'imagination est sans limite ainsi que le culte de l'accomplissement individuel. Je pense donc que c'est inévitable que l'écart soit grand entre notre moi idéal et notre moi réel. »

J'adore cette vision très claire au sujet de cette propension moderne à s'accomplir.

Mon eurêka, donc ?

Nous ne sommes pas nos projets. J'ai des projets, mais je ne suis pas un projet. Ma valeur n'est pas inextricablement liée à des projets. Je suis un humain, c'est tout.

La nouvelle conception de moi va comme suit : 

Le moi écrivain
Le moi [tel truc]
Le moi [tel autre truc]

Ex. : Si l'on a un écrivain intérieur, on le laisse sortir, il s'épanouit au travers de nous et vice-versa.

C'est-à-dire qu'il y a le moi écrivain, le moi ceci, le moi cela, mais ce sont des facettes de mon être. Aucun projet ne m'englobe.

Ça m'a frappé, entre autres, quand j'ai découvert Miki Liukkonen récemment. Le gars aurait pu se contenter d'être un génial de grand écrivain. En fait, il était musicien aussi. Et animateur tévé. Il a fait émerger différentes facettes de lui-même.

Mais tout ceci ne fait pas justice à ce que je tente d'exprimer.

Si tu laisses sortir ton dessinateur intérieur, par exemple, ça ne veut pas dire qu'une fois manifestée, cette portion de l'identité doit rester, prendre ses quartiers, et barrer le passage à toute nouvelle émergence identitaire.

Pour préciser, je dirais que j'admire Rimbaud d'avoir abandonné la poésie à dix-neuf ou vingt ans ; je respecte Bukowski d'avoir arrêté d'écrire pendant dix ans ; je suis impressionné par l'humoriste David Chappelle qui a fait une pause de huit ans.

Bref, comme je l'ai écrit : nous ne sommes pas nos projets.

Cette réflexion n'est pas du branlage de méninges, du pelletage de nuages. Elle a pour but de me retirer un poids. Me permettre de dire que, si j'avance vers de nouveaux projets, je ne laisse aucune partie de moi en arrière. Il n'y a pas de conflit entre mes différents champs d'intérêt. Passions, objectifs, défis, cela doit rimer avec harmonie.

vendredi 11 août 2023

Articulation de prises de conscience : 1 de 2

Le vent noir venant de ma fenêtre, venant de la nuit fraîche, me fait de vraies douceurs et rend agréable cette séance de pianotage à l'ordinateur.

Je rentre du café, où j'ai réfléchi, où j'ai pris des notes sur mon cellulaire.

Me voici donc qui veux en faire un billet de blogue.

Récemment, je suis tombé sur une publication de Dr Fanny Nusbaum Paganetti, qui met en lumière le rôle du Default Mode Network (DMN) dans la créativité. Pour le stimuler, que faire ? Rien, précisément. Pendant une à deux heures par jour. Des activités solitaires et automatiques permettent au DMN de déployer notre « génie créatif ». Une chouette approche. Cette stratégie, c'est le « boss de l’eurêka » comme elle le dit. Avec ça, de l’eurêka, en veux-tu en v'là.

Mais ce n'est pas tout. La journée même, si je me souviens bien, je syntonise ICI Musique, pour m'encourager tandis que je fais la vaisselle. L'animateur parle soudain d'Archimède, qui, en s'enfonçant dans son bain, voyant l'eau monter, a l'un de ces moments d'eurêka.

Alors là, je me suis dit : la vie me parle.

Quelques jours plus tôt, j'étais retombé sur cette noble et si bien formulée suggestion de Rainer Maria Rilke : « Ne vivez pour l'instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

J'étais bien déterminé à vivre mes questions. Mais cette passivité m'agaçait un peu. Ainsi, me faire montrer le chemin de l'eurêka m'est apparu comme un régal.

Je ne suis pas quelqu'un qui se repose beaucoup, dans la vie. L'arrêt de travail aide certainement à prendre conscience de cette nécessité. Toujours est-il, j'ai décidé d'appliquer le conseil de Dr Nusbaum Paganetti. Et des eurêka, il m'en est venu, justement.

Et le plus beau, le plus gros :

(Un peu de contexte, d'abord)

J'ai complété un certificat en psychologie, axé en bonne partie sur la neuropsychologie, contre toutes attentes, il y a quelques années. Je dis contre toutes attentes, car j'étais certain que je demeurerais un autodidacte qui n'irait jamais à l'université.

Plus tard, j'ai jonglé avec l'idée de poursuivre ce chemin académique, et de faire un baccalauréat en psychologie – j'y ai été inscrit un certain temps, j'en ai fait la moitié, et j'ai obtenu une super moyenne.

Mais j'ai mis le BAC de côté, au milieu de 2022. Pour des raisons de santé, pour des raisons personnelles, de même que pour des raisons de réalisation personnelle. En ce qui a trait à la dernière raison énumérée : il me fallait regagner mes rêves, mes propres projets.

Or, depuis, j'étais en proie à un tiraillement intérieur. J'aurais aimé décrocher ce BAC. Je raisonnais en termes de standards sociaux : c'est généralement le « standard » pour un travailleur. Ou bien je me flagellais de la sorte : je suis un intellectuel, un gars cérébral, ça serait la moindre des choses pour moi de terminer ça. Et ainsi de suite. On remarquera que je m'appuyais sur des arguments extérieurs à moi, pour me convaincre d'y retourner, ou me culpabiliser.

(Fin de la mise en contexte.)

Ainsi, le plus beau et le plus gros eurêka, dans tout ça ?

Je regardais les cours du bac en psycho, et ça m'a fait réaliser que j'ai aimé ça. J'ai aimé cette expérience.

Cet insistant appel, en moi, je l'avais attribué à un conditionnement social. J'avais l'impression que mon esprit me disait « Tu dois le faire. »

En vérité, mon cœur me disait : « Tu t'étais attaché à cette expérience. Tu as éprouvé de l'amour pour ce chemin. »

Voilà. Eurêka.

**

Mais d'autres objectifs plus importants sont au programme de mon existence, de mon plan de vie. C'est principalement pour ça que j'ai mis ce programme universitaire de côté.

Avoir de l'amour, comme dans une relation amoureuse, n'est pas toujours suffisant pour continuer à aller de l'avant.

Ainsi, la meilleure réaction possible, c'est me faire la promesse que si, dans le futur, je juge toujours ce périple académique pertinent, et que l'envie demeure, je m'y lancerai de nouveau une fois que j'aurai vécu mes autres rêves, qui sont plus prioritaires.

lundi 17 avril 2023

Pourquoi je lis

"A book is nothing but a cube of hot, smoking conscience."

- Boris Pasternak

Parfois, je me déconstipe le cerveau, je le décongèle, je lui donne des ailes. C'est-à-dire que je vais m'installer dans un café pour écrire. Mais ce n'est pas d'écriture dont je veux parler aujourd'hui.

Quand on aime écrire, on a une passion cousine, que dis-je, une passion siamoise : l'amour de la lecture. 

En toute innocence, et n'y a-t-il que vieux comme moi qu'on puisse faire preuve d'une telle innocence, je me suis demandé pourquoi je lis. Pourquoi j'aime lire. Et pourquoi, par contraste, je n'aime pas certains livres ; quels nutriments intellectuels et émotionnels seraient alors manquants ?

Lire, ce n'est jamais la même expérience, déjà.

J'aime lire parce que ça fait un esprit avec lequel échanger. Je dis bien échanger. Une fois, dans un centre de contacts avec la clientèle, j'étais sur ma chaise, là, voilà, en train de lire, et un collègue m'a demandé ce que je faisais. Je lui ai dit que j'étais en discussion avec un auteur. Rien d'pédant, là, pour moi, c'était une vraie discussion. Il s'est esclaffé, il croyait que je disjonctais, ou que j'utilisais un vocabulaire inapproprié. Si, si. En discussion. « Frotter et limer sa cervelle contre celle d'aultruy », comme l'aurait dit Montaigne.

J'aimeuh lireuh, parce que ça fait découvrir d'autres univers. Littéralement, j'veux dire. Y a des mondes alternatifs, et certains des plus beaux sont cachés dans les pages des livres. On a dit de Boris Vian qu'il avait un « langage-univers ». Pas que. Le type était le plus grand créateur d'univers alternatifs qui fût.

J'aime lyre à cause de la beauté des phrases. La beauté des phrases qui est parfois comme de la musique. Spontanément, tout de suite, je pense à Baudelaire. Ou plutôt, c'est lui qui m'a inspiré cette remarque. Lire Baudelaire, dans sa grande prose, m'excite probablement plus le cerveau que la musique classique ne sait, dans toutes ses caresses, le faire.

J'aime apprendre quand je lis. Et si l'on veut apprendre, on est servi. Il me brûle de lire Une brève histoire du temps de Stephen Hawking. Comment ça se fait que je ne l'ai pas encore lue, cette histoire, déjà ? Parce qu'il y a beaucoup de livres desquels apprendre !

J'aime réfléchir quand je lis. En cela, beaucoup de livres (ou d'articles, pardi) se qualifient. Une des choses qui explique le fait que je sois un lecteur lent, c'est la surstimulation de mon cerveau, quand je lis. Souvent, l'esprit empli d'une floraison de songes, le cœur gonflé de rêves, je dépose le livre sur moi, un moment, comme pour en mieux absorber le contenu. Et je pense !

Lire, rêver, deux mots apparentés jusqu'à un certain point. Lire permet de rêver de façon structurée, de façon puissante, de façon lointaine. Le Matin des magiciens m'a fait énormément rêver. Les poèmes de Rimbaud aussi. Quid des livres sur les extra-terrestres ?

Lire permet de rencontrer des êtres humains. Parfois, un être se présente à nous en empruntant l'autofiction ou l'autobiographie. N'est-il pas fascinant de prendre un bouquin de Laferrière pour le rejoindre, pour passer du temps avec lui ?

En lisant, on peut rencontrer une autre culture. On l'habite, et elle nous habite.

Lireeee permet d'être diverti.

Lire permet de ressentir. Quand on se croit magané, quand on se croit éteint, il suffit parfois de s'engager dans la lecture d'un roman, ou d'un simple poème, pour voir que ça palpite encore là-dessous, dans notre poitrine.

La lecture permet en outre de bonifier son vocabulaire et d'améliorer ses aptitudes langagières.

Lire permet de prendre part à un mouvement, ou à quelque chose de plus grand que soi. Par exemple, si l'on est un individu neurodivergent, en lisant un livre sur la neurodiversité, on peut se sentir inspiré.

Ultimement, lire, c'est accepter un partage : beaucoup de magnifiques choses se perdraient dans l'univers si elles n'étaient pas écrites...

dimanche 16 avril 2023

Des chroniques qui s'ignoraient

J'ai réalisé que, sur mon blogue, j'ai autrefois écrit des billets qui s'apparentaient à des chroniques. Lorsque j'aurai le temps, je vais ajouter le libellé Chroniques à certains d'entre eux.

dimanche 5 mars 2023

La mort d'Anna

Image générée au moyen de l'intelligence artificielle DALL-E 2

Je ne sais pas si l'on fait une chronique avec ça. Vieillesse et mort sont, sans qu'on ait besoin de vérifier pour s'en convaincre, dans un même champ lexical.

Je ne sais pas si l'on fait une chronique avec ça, et pourtant oui, j'ai décidé que oui.

Me suis demandé, parfois, à quoi servaient les chroniques. Bah, me dira-t-on, ça dépend d'abord du genre de chronique. Je ne parle pas des chroniqueurs spécialisés, dont la pertinence prend source dans la spécialité. Un chroniqueur financier t'apprend des choses financières ; un chroniqueur littéraire te fait découvrir des livres ; et cetera.

On dirait que je m'égare. Je ne vous parlais pas d'une morte? Oui, une minute.

Je parle plutôt des chroniqueurs qui commentent les événements de la société, ceux qui sont des généralistes. Je me suis demandé : a-t-on vraiment besoin de lire l'opinion de ces gens-là ? Leurs petites tranches de vie ? Est-ce une forme de vanité littéraire supplémentaire ?

Il y a l'évidente nécessité de commenter la société ; mais il y a, surtout, le fait d'observer la vie d'un angle humain, c'est-à-dire avec humanité.

Une personne qui était pleine d'humanité, c'était...

Anna. Ma propriétaire. Elle est décédée au vénérable âge de quatre-vingt-cinq ans. On parle rarement des prouesses des femmes de cet âge-là, des héroïnes de l'ordinaire. Des géantes dans l'ombre. Alors voici pour toi, Anna.

Il y a de nombreuses années, je rêvais d'habiter dans mon quartier actuel. Avant ça, mon logement sur Papineau était un minable studio, que j'avais baptisé l'alvéole, où je suffoquais. Je voulais autre chose. Kijiji m'a guidé vers cette petite annonce si humble qu'elle ne comportait qu'une ou deux lignes de texte, et aucune photo. J'ai tenté ma chance. C'était un vieux. Le vieux était le bouledogue d'Anna. Un chum un peu contrôlant.

On m'a demandé de visiter la journée même, et je l'ai eu, le logement. Lorsqu'Anna me faisait visiter, elle parlait du logement comme de mon futur logement. Elle m'aimait bien.

Elle habitait en haut de chez nous. Je n'ai pas connu ma grand-mère paternelle ; quant à ma grand-mère maternelle, elle est décédée lorsque j'étais très jeune. Bien sûr, on ne remplace pas ses grands-mères. Une seule photo suffit à émouvoir. Un seul souvenir d'angélique bonne femme qui, en pleine nuit, nous demande si l'on a besoin de quelque chose, si l'on a besoin de boire un verre d'eau, ancre dans notre mémoire le souvenir de vénérable grand-mère.

N'empêche, Anna était un peu comme une gentille grand-maman. Quand elle faisait du dessert, elle appelait quelques personnes dans l'immeuble pour nous en offrir. Il lui arrivait d'inviter des gens de l'immeuble à manger chez elle. Elle a eu une vie active (presque) jusqu'à la fin, et cette vie active la reliait aux autres.

Nous le lui rendions bien. Il nous arrivait de l'assister dans ses courses. De l'aider à reprogrammer son système de télévision Bell lorsqu'elle avait fait de hardies manipulations avec sa télécommande. Je l'ai déjà aidée à trouver des locataires. J'ai même déjà rédigé une lettre à saveur légale pour l'aider à chasser un locataire problématique.

D'ailleurs, j'étais épaté par sa capacité à gérer un immeuble résidentiel de huit unités à son âge. Je l'ai vue, main de fer déchirant son gant de velours, faire la leçon autoritairement au mauvais locataire susmentionné. Remettre à sa place un p'tit cul en âge d'être woke, quand on a quatre-vingts ans passés, faut l'faire.

Au travers d'instants comme celui-là, on remarquait son immense lucidité. Son intelligence.

Un jour, on se mit à bûcher à ma porte. J'écris bûcher à, et non bûcher sur, comme dans : cogner à ma porte. J'ouvre. Voici une petite femme dans la cinquantaine, voire plus. L'air supérieur, elle me déclare être la fille d'Anna. Elle veut mon code WiFi. Sa mère, en haut, n'a pas Internet, et ça gêne la visiteuse. Elle exige donc d'avoir les codes de mon accès Internet... Je feins alors une inaptitude technologique aiguë, déclarant qu'une autre personne, présentement absente, est la seule à connaître les secrets des arcanes d'Internet.

Fâchée, elle part. Elle revient un peu plus tard avec la même requête, les sourcils toujours ridiculement froncés. Je lui sers les mêmes arguments de candeur technologique.

La fille d'Anna, donc. L'anecdote en dit long sur le personnage. J'ajouterai que, des années plus tard, Anna m'a confié (comme elle l'a révélé à d'autres gens dans le bloc) que sa fille lui a déjà volé son testament. Sans commentaires. Sinon que : le portrait est entièrement brossé pour sa fille.

Quand on regarde l'être humain, on se demande pourquoi l'humanité est si mal distribuée.

Ici, je souhaite rendre hommage à cette grande dame qui a été ma propriétaire. Ici, je souhaite souligner le fait que les familles biologiques ne possèdent pas toujours, dans le secret de leurs gènes, les ingrédients magiques qui rendent les relations merveilleuses. Parfois, la famille est ailleurs.

J'ai écrit cette chronique tandis que j'étais au café. J'en étais à mi-chemin, dans ma rédaction, lorsque j'ai dû quitter l'endroit. Lorsque j'ai retrouvé ma blonde, elle m'a dit : mon père m'a rappelé que c'est la fête des grands-mères en Belgique, il aimerait qu'on fasse une petite vidéo de loulou et qu'on l'achemine à mamie.

Voilà qui tombe bien ! Beau hasard ! me dis-je, étant donné ce que je suis en train d'écrire. D'autant plus que ma propriétaire avait du sang belge.

Bon voyage, ou bonne promenade plutôt (il semblerait que l'univers est vaste) Anna ! Ta famille de locataires t'a grandement appréciée.

samedi 25 février 2023

Je lis Foglia, et tabarnalacla que j'aime ça

J'ai fait du chemin. Ado, était-ce à quinze ans, le temps de l'écrire j'ai eu le temps de calculer, c'est ça, j'étais camelot pour La Presse.

Camelot, l'emploi le plus gratifiant que j'ai eu, d'ailleurs. Avec un patron en or (c'est rare, les patrons étant plus en contreplaqué d'habitude) : François Di Corpo. Un monsieur d'une rare gentillesse qui me faisait confiance, qui me parlait comme aux grandes personnes, avec le surcroît de respect offert aux camelots qui gagnent des miettes.

Dans mes immenses sacs orange, je savais que j'avais les chroniques de Foglia avec moi ; j'envisageais sérieusement de devenir chroniqueur comme lui, tout comme j'avais un oeil sur les métiers, ou plutôt les vocations de romancier, de dramaturge, de scénariste (j'admirais Fabienne Larouche pour son énorme succès), sans savoir que ces épiphanies, que ces appétits, étaient reliés à une même passion dans mon cerveau, dans mon ventre, dans mon gut. On dit de l'intestin que c'est le deuxième cerveau, en passant.

Donc Foglia avec moi. J'en savais si peu sur cet homme. N'allez pas imaginer que j'avais le temps de le lire, moi qui devais me réveiller à 5 h ou 5 h 30, tous les damnés matins. Je me levais et coupais les bandes de plastique qui serraient les journaux, remplissais mes sacs, portais attention aux cartes de nouveaux abonnés qui nécessitaient une reconfiguration mentale de mon itinéraire et, à peine éveillé, entamais ma marche philosophique matinale.

Et j'en faisais du chemin. Ainsi, il m'est arrivé de songer au métier de chroniqueur, ce faisant. À l'école, on nous en faisait lire, des chroniques. Je ne les trouvais pas tous palpitants ces messieurs. Le nom de Foglia était cependant sorti du lot. Une prof, je crois, avait affirmé qu'il parlait de son chat dans ses textes. Et d'autres trucs sur sa truculence.

Ce qu'elle nous relatait, je trouvais ça drôle, je trouvais ça original. Mais ça ne me semblait pas très profond. Come on, vieux, parle de choses substantielles ! OK, je savais qu'il le faisait ; mais je ne comprenais pas pourquoi un tel emballage ludique. Je rappelle que j'étais un philosophe de quinze ans. Qu'à cela ne tienne, je savais qu'en distribuant ce journal, le matin, je distribuais un peu d'humanité, celle de ses écrits.

Écrivain, ou quelque chose comme ça, ne serait-ce pas plus intéressant que de ronronner dans le journal ?

J'ai fait du chemin. Maintenant que j'ai trente-huit ans, je vois quelle profondeur ses chroniques avaient. Quelle plume intelligente et drôle il maniait. Et quel style littéraire il employait ; le bon chroniqueur et l'écrivain sont très proches.

J'aurais bien aimé être chroniqueur. M. Foglia, il aurait fallu que je me lève un peu plus tôt pour les lire, vos chroniques. Je suis persuadé qu'elles me seraient entrées dans le corps comme aujourd'hui, et que vous auriez été de ces hommes capables d'aider le cœur d'un adolescent à s'orienter.

Bon, d'accord, adolescent, j'ai quand même travaillé sur des sites de jeux vidéo. Ado, j'étais correcteur, rédacteur et chroniqueur pour des sites comme JeuXpress. Faut le faire pareil. Il y avait ce bouseux, ce connard fruste de plus ou moins vingt ans, étudiant en communication ou quelque chose comme ça, si je me souviens bien, qui me disait ouvertement être jaloux de mes textes. Ça le faisait chier qu'un petit cul encore englué dans l'alvéole de l'adolescence ait mon niveau de maturité dans l'écriture. Bon, ce n'est pas la première fois qu'un nono sous-accompli est jaloux de moi.

Entouka, ce n'est pas ce genre de textes que je veux écrire, aujourd'hui.

Et si j'écrivais des chroniques, sur mon blogue ? On dirait que c'est stagé, et ce l'est un peu. Je n'ai pas ajouté le bouton Chroniques dans le menu, il y a deux ou trois semaines, pour rien.

Cela fait un bail que je veux développer ma pensée davantage par rapport à quantité de sujets. Me voici parti. Parti pour revenir vers ma nature originelle. Nature originelle, ça a un petit goût de pléonasme. Pas grave, du moment que ça nous fait réfléchir sur les fausses couches identitaires qui s'accumulent autour de notre noyau.

Mais là, fuck les questions identitaires. Je retourne lire Foglia. Bye.

mercredi 11 janvier 2023

Hier soir, pendant que je berçais mon fils...

Il se met à me dire : Partager, Timotine, partager, Timotine.

Récemment, je lui ai expliqué l'importance de partager (ses jouets, notamment) avec Timothée, un autre petit de moins de deux ans, comme lui, dans le bloc, lorsqu'il serait de passage à la maison.

Alors je demande à mon fils : Sais-tu où il est, Timothée ?

Caché, qu'il me dit.

Timothée est dans la maison de Timothée, lui répondis-je, plongé dans un état d'esprit philosophique.

Et tu sais ce qu'il fait, présentement ? ajoutai-je. Il fait dodo.

Timotine fait dodo, reformule-t-il.

Oui, il fait dodo, aimerais-tu dormir comme lui ? rusai-je.

OK.

Et il se met à chanter :

Fais dodo, petit Timotine, fais dodo, tu auras du lolo.

Trognon.

mercredi 14 septembre 2022

Quand un poète joue à StarCraft

J'amènerais d'abord l'idée que StarCraft, pour peu qu'on y joue sérieusement, est un e-sport, c'est-à-dire un sport électronique ; un sport de l'intellect. Passion. Investissement. Adrénaline. Organisation. Peaufinage de son aptitude. Compétition. Un sport, quoi.

Avant d'être un poète, j'ai donc joué dans les étoiles autrement.

Après tout, Ernest Hemingway n'a-t-il pas été pris de passion pour la boxe ? Et David Foster Wallace n'a-t-il pas éprouvé une passion analogue pour le tennis ? Quid de Jack Kerouac, avec le football ?

Et pour ceux qui, contrairement à moi, dresseraient une frontière entre les sports principalement physiques, et les sports principalement mentaux (tout sport, en vérité, dans des proportions variables, est un amalgame des deux — il me semble que le problème corps-esprit se trouve momentanément atténué dans la pratique sportive), je spécifierais que Daniel Tammet est visiblement féru du jeu d'échecs.

Mais qu'importe les classifications. Je veux surtout dire que je ne crois pas à l'homme unidimensionnel qui ne fait qu'écrire.

Du reste, entre seize et vingt ans principalement, je rêvais de devenir un joueur professionnel de StarCraft. J'étais certainement inspiré par Guillaume Patry, le champion du monde. Un peu plus vieux que moi. Québécois lui aussi. Le même prénom. Eh, ce n'est pas anodin, ça !

C'était un rêve de mon âge. Mais je rêvais plus encore, secrètement, d'être écrivain.

C'est à peu près à cet âge-là aussi que j'ai découvert une phrase de Mistral (dont je vais citer l'expression centrale de mémoire). Il parlait de cette engeance de jeunots habiles et passionnés qui sont des « wonderkids pouvant marcher vers tous les horizons », jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus, justement.

Bien que l'écriture l'ait emporté, avec le recul de l'âge, j'ai envie de repartir sur la trace de cet autre rêve.

En m'intéressant au destin des Goethe, des Vian, des touche-à-tout, j'ai compris que le prix à payer pour exercer un large éventail d'activités, c'est de ne point pouvoir parvenir à un sommet dans toutes. Si tu fais plusieurs choses dans la vie, parvenir à seulement être bon dans plusieurs d'entre elles, it's actually good.

Premiers frissons

C'était une sacrée époque.

Ç'a commencé à l'adolescence. Cet ami qui insistait pour que j'y joue, à ce jeu, comme tous les autres jeunes types du quartier. Je ne comprenais pas cet engouement, il me révulsait quasiment. L'ami a fini par me convaincre. « Tu aimerais ça, c'est ton genre de jeu, je te jure ! » Telles furent à peu près ses paroles. Je me souviens surtout de l'intonation enthousiaste.

Mon papa possédait un Compaq Presario noir, doté d'un modem 33K si ma mémoire m'est fidèle — nous n'avions pas Internet haute vitesse —, ordinateur qui peinait à faire rouler le jeu.

Mais StarCraft, c'était immense, je m'en rendais compte, le jeu des échecs en technicolor, planté dans un univers de science-fiction, avec une certaine place pour la créativité.

Chobo. J'étais un chobo (초보). Mot coréen pour désigner un débutant. Même si j'avais eu un ordinateur plus puissant, je n'en aurais pas tout de suite exploité le plein potentiel dans les parties. Pour le néophyte que j'étais, ça allait.

Puis un jour, je suis allé chez un ami, tout près, qui avait une connexion Internet haute vitesse. Cela nous permettait de regarder des parties de progamers coréens. Bang ! L'illumination. J'insistais fréquemment auprès de cet ami pour qu'on regarde de ces matchs.

J'admirais la complexité des stratégies, l'esprit d'organisation, l'incroyable rapidité (les progamers de StarCraft, à cette époque, faisaient quoi, 250 à 300 actions par minute, déjà ?)

Ceux que j'ai admirés

L'un des premiers joueurs que j'ai admirés, c'était Guillaume Patry, comme je l'ai mentionné. Mais celui-ci semble s'être désintéressé de StarCraft. Et il n'avait pas l'effroyable rigueur des Coréens.

Mes héros ont été SlayerS_`BoxeR` (임요환 - Lim Yo-Hwan), Nal_rA (강민 - Kang Min), NaDa (이윤열 - Lee Yoon-Yeol) et iloveoov (최연성 - Choi Yeon-Sung) pour ne nommer que ceux-là. Je ne me souviens pas de la plupart des noms des progamers, mais des leurs, si.

Quatre génies à leur façon. Lim Yo-Hwan, le pionnier. Une légende du e-sport. Un cerveau immensément créatif. Kang Min, son homologue Protoss, était de ce genre-là, lui aussi, un créatif.

NaDa, quant à lui, me faisait l'effet d'être un scientifique. Son cerveau opérait sur un mode stellaire. Ses stratégies étaient particulièrement bien pensées. On le surnommait d'ailleurs  « Genius Terran ».

Enfin, iloveoov, une sorte de génie controversé. De plus, si mon souvenir est exact, il y avait un petit quelque chose de frondeur chez lui. Et il était si doué qu'on l'avait surnommé « Cheater Terran » : c'était comme s'il avait réinventé le jeu, en avait tordu les paramètres.

Quid d'ElkY, l'un des Européens ayant eu du succès ? Je ne l'ai jamais aimé. Je trouvais son jeu décousu. Mais au Poker (j'ai lu – je ne sais plus où dans l'immense bordel qu'est Internet – que l'après-vie, pour un joueur de StarCraft, c'est le Poker), il s'en est... bien tiré.

Et Flash ? Je n'aimais pas non plus. Il était arrivé sur la scène à une époque où, d'un point de vue créatif, le jeu me semblait s'être desséché. Certains des joueurs précédemment mentionnés avaient trouvé les premiers chiffres de la combinaison de cadenas que constituait le jeu ; Flash a trouvé les derniers numéros. Flash était « le meilleur » parce qu'il était assis sur les épaules de géants.

Cela dit, peu d'êtres humains m'ont impressionné comme les progamers de StarCraft.

Ben, c'est pas vrai, je pense spontanément à Rimbaud. D'ailleurs, BoxeR n'était-il pas le Rimbaud de StarCraft ?

Nostalgie

Je me suis demandé pourquoi j'écrivais ce texte, outre pour communiquer l'immense passion qu'a été ce jeu pour moi.

Je voulais par exemple parler de mes performances de l'époque. À quoi bon dire que j'ai déjà vaincu Guillaume Patry en 2vs2 ? Que j'ai déjà battu Fream (qui avait été le numéro 1 de Game-i, serveur d'entraînement des progamers et des joueurs les plus doués ?) Oui, vraiment, pour Fream, serait-ce nécessaire d'écrire là-dessus, considérant que pour la seule fois où je l'ai vaincu, on compte une bonne dizaine de fois où il m'a botté les fesses ? Il me dominait ridiculement.

Mon plus haut fait : joindre le clan IntoThe, composé presque exclusivement de Coréens, où l'on retrouvait au moins deux progamers : IntoTheRain et IntoTheRainbow.

Je peux parler de ces choses avec nostalgie, certes ; mais persévérer dans cette voie constituerait le summum de la ringardise. C’est du vent, tout ça. Ce qui compte, avec le recul, c’est ce que ça m’a appris.

Et par apprentissage, j'entends ce qui peut être transposé dans la vie.

Les apprentissages

J'ai appris grâce à ce jeu que je possède logique et créativité. Cet univers, c'est un formidable laboratoire intellectuel.

J'ai appris que jouer à StarCraft, c'est ultimement voir son cerveau en action, voir le cerveau d'autrui en action. J'ai vu des processus cérébraux différents des miens, ce qui est très instructif. On dirait qu'on voit les gens penser.

J'ai appris à développer mon sentiment d'efficacité personnelle. (Mon hypothèse : ce sentiment, qu'on dit propre aux domaines où on l'exerce, est selon moi contagieux de sphère en sphère ; je me demande si développer son sentiment d'efficacité personnelle dans une sphère ne favoriserait pas le fait de le développer ailleurs.)

J'ai appris que les joueurs talentueux sont légion. Les Coréens reconnaissaient ces niveaux : chojja (초짜) et chobo (초보), c'est-à-dire débutant (dans les deux cas, c'est exprimé de façon irrespectueuse) ; hasu (하수), joueur de faible niveau ; gosu (고수), joueur talentueux ; chogosu (초고수), joueur très talentueux ; et après, on entre dans toutes sortes de catégories dont je me souviens plus ou moins bien : amateur, amapro, semi-pro... puis progamer. Qu'en est-il de l'ultime joueur, celui qui, dans le monde entier, est dominant ? Il s'agit du Bonjwa (본좌). Or, des gosu et chogosu, donc des joueurs talentueux et très talentueux, il y en avait énormément. Sur un forum, une fois, probablement celui de TeamLiquid, j'ai lu à peu près cette phrase : « there are many unknown gosus in Korea » - il y avait donc une multitude de gens très talentueux, dans l'ombre, qui n'aspiraient peut-être même pas à devenir progamers. Je n'ai pas tardé à comprendre que, dans la vie, il en va de même : les gens talentueux sont légion.

J'ai appris des principes stratégiques. Plusieurs des principes de L'Art de la guerre, de Sun Tzu, s'appliquent à ce jeu (et à la vie en général). L'un de mes favoris (qui s'applique tellement bien à StarCraft) : « Lorsqu’un chat se tient à l’entrée du trou du rat, dix mille rats ne se hasardent pas à en sortir ; lorsqu’un tigre garde le gué, dix mille cerfs ne peuvent le traverser. »

J'ai appris le sens du timing (malheureusement, aucun terme en français ne traduit parfaitement cette idée de timing ici évoquée). Une stratégie peut être minutieusement élaborée, si elle n'est pas brillamment exécutée, en respectant séquences et secondes, eh bien c'est souvent foutu.

J'en ai appris énormément sur l'effort. Je n'ai jamais vu des bourreaux de travail comme les Coréens qui aspirent à devenir bons à un jeu vidéo (semaine de cent heures ?)

J'en ai appris au sujet de plusieurs autres champs d'intérêt. Entre les parties, j'adorais discuter de tout avec les autres. Ainsi, avec certains, j'ai discuté de langue française, de langues étrangères ; j'ai parlé de mathématiques, de physique (même si je suis absolument nul là-dedans) ; j'ai eu des conversations au sujet de la philosophie.

J'aimais beaucoup en apprendre sur ce que les autres faisaient dans la vie. Rafa, un ami que je tenais pour le meilleur joueur du Brésil, faisait un BAC en mathématiques appliquées à l'Université de São Paulo. Richard, un Français, rêvait de devenir polyglotte (aussi l'est-il devenu).

Pour mon meilleur ami de l'époque, ce jeu, comme les autres jeux, était l'occasion d'un repli sur lui-même ; moi, ça éveillait ma curiosité. Sur la montagne, je distinguais les autres montagnes alentour.

Paradis friable

Mais comme les autres joueurs de mon époque, j'ai été expulsé de l'Éden. Avec le temps va, tout s'en va... StarCraft II (jeu dans lequel je n'ai jamais autant embarqué ; auquel je n'ai jamais été très bon) s'est imposé comme successeur. C'est là que le progaming a poursuivi son cours.

Il fallait donc, un jour ou l'autre, quitter le paradis friable que constituait StarCraft.

Or, à l'heure des bilans, je suis forcé de constater que ce rêve-là ne s'est jamais pleinement concrétisé. Il était inusité, ce rêve, à l'époque. Je suis bien heureux de constater que le progaming a poursuivi sa forte progression. On retrouve aujourd'hui des Stephanie Harvey et des types comme Ninja. Je suis content qu'il y ait des plateformes comme Twitch. Bénis soient ceux qui font progresser cet univers.

Quant à moi, je dirais : aucun rêve n'est vain s'il t'apprend quelque chose. Ce jeu vidéo m'a jadis mis de la joie au cœur et a élargi mes horizons.

Et pour la suite, pour continuer d'alimenter le nerd en moi ? Je développe une passion pour l'intelligence artificielle. J'ai ainsi été enchanté de voir que StarCraft II (que j'aime beaucoup, tout de même) a fait l'objet d'une vaste recherche, chez DeepMind, qui a abouti sur AlphaStar.

Oh, et à tout prendre, c'est une bonne chose que ce rêve de jeu professionnel ne se soit pas matérialisé, je n'aurais sans doute jamais écrit, ou trop peu, ou trop tard. Je me vois plus en Dany Laferrière qu'en ElkY. Quand on vient de loin, il faut bien choisir sa route.

dimanche 22 septembre 2019

Chat, c'est sien !

(Vieux texte retrouvé, que j'avais publié sur un ancien blogue.)

En réponse à des végétariens de Facebook qui disent ne pas vouloir d'animaux domestiques carnivores:

De la haute voltige intellectuelle et morale par ici. J'avais pour ma part un félidé domestiqué. J'ai tenté de nourrir celui-ci avec de la patte d'ours et du mouron des oiseaux, excellentes plantes qui, je l'espérais, pourraient le duper par leurs dénominations aux relents carnivores. En particulier, j'aimais lui faire des soupes avec la seconde plante. Lorsqu'il a lu au travers de ce tour de passe-passe, une violente querelle philosophique a éclaté entre lui et moi. D'abord, je n'ai jamais su où il avait appris à parler. Il m'a d'abord reproché de ne pas respecter sa différence, affirmant que, là où il se trouvait dans la chaîne alimentaire, il était tout à fait normal de faire un copieux et enjoué usage de la viande. Je lui ai rétorqué, en dévoilant un blanc sourire qui avait quelque perversité carnivore, mais seulement pour le principe, du fait que je suis végétarien (hélas, je ne suis pas encore végétalien : je suis donc le sous-produit méprisable d'une aspiration plus noble), je lui ai rétorqué, donc, que la National Academy of Sciences propose que le concept de chaîne alimentaire est une foutaise ! Il m'a répondu que ce qu'il voulait dire par là, nom d'une vache anorexique ! c'est qu'il n'était qu'un chat, et qu'au stade évolutif où il se trouvait, il était tout à fait normal pour lui de « consommer » de la viande. Il a précisé sa pensée en soulignant que rien n'est réellement bon, que rien n'est réellement mauvais, dans la nature, et que les choses sont, pour l'homme, du domaine de la perception, du contexte. Il m'a mis en garde de l'enrober d'une couche d'anthropomorphisme. Je voulais lui prouver qu'il est absurde de manger des animaux. Par ailleurs, je lui ai répliqué que s'il continuait à être si casse-pieds, c'est de sauce aigre-douce qu'il serait enrobé ! La lancée étant toujours sienne, il a argué que ma structure corticale était assez développée pour me permettre des réflexions sur ce que je mange, mais qu'il n'avait pas ce loisir, et cela en dépit du fait qu'un extraordinaire éclair de lucidité venait de le frapper pour lui permettre d'avoir cette conversation. Alors que je m'affairais à chercher la sauce aigre-douce dans le réfrigérateur pour donner forme à mon contre-exemple, il a soufflé, en riant, que le végétarisme est synonyme de grandeur, mais que de s'y consacrer, du jour au lendemain, ne changera rien immédiatement. Il a dit que ce mouvement en était un idéaliste, et que la concrétisation d'un idéal comme celui-là se fait sur le très long terme, par contagion positive. Il a dit qu'il ne pourrait jamais participer à ce mouvement et qu'il était ridicule que de vouloir l'y inclure. Il a finalement dit que la crédibilité de ce dernier serait minée si l'on continuait à propager l'idée que certains animaux peuvent être immoraux à cause de leur diète ! Comme je n'avais pas trouvé la sauce et que je bouillais, j'ai décidé de le mettre à la porte. Ensuite, j'ai lu, sur Internet, que des troupeaux bovins entiers, en Amérique du Sud, avaient été retrouvés vidés de leur sang. Certains croient que cela a un rapport avec des expériences extra-terrestres. Mon hypothèse est autrement plus réaliste : il s'agit de la vengeance de mon ex-chat. Vous voyez ce qu'on gagne, à vouloir dénaturer les animaux ?

Ça, c'est chien, vont s'écrier certains, après avoir lu ce texte.

mercredi 10 juillet 2019

Les amoureux et un fantôme d'été

La fin de semaine passée, je marchais en direction de mon domicile, je cheminais sur la rue lumineuse et verte d'arbres mignons et malins qui donnent juste assez d'ombre sous leur dentelle trouée; et peuplée de beaux immeubles d'appartements typiquement montréalais nobles ou d'un type discret, briquetés dans les nuances café au lait, caramel, chocolat ou chaudron, ou en grosses pierres grises, mais toujours serrés les uns contre les autres; je marchais comme ça, très joyeux sans forcément le montrer, mes lunettes d'aviateur myope sur le nez, avec Dieu sait quelle équation existentielle à résoudre dans le cortex préfrontal.

J'entendis alors discuter derrière moi. Je me doutais qu'on s'apprêtait à me dépasser. Une voix de jeune homme et une voix de jeune femme, qui m'avaient déjà dépassé à la vitesse du son à peine contrariée par un timide vent.

Il s'agissait d'un couple, qui me dépassa effectivement. Je sais pas trop quel âge. Ils avaient entre dix-huit et vingt-trois ans, peut-être. J'avais affaire à deux hippies, mot pour lequel je cherche urgemment un synonyme.

La femme était de petite taille, elle avait les cheveux foncés. Elle était ronde. Elle semblait gaie, mais cette supposition doit en rester une, car elle ne s'est pas longuement retournée. Bon, d'accord, parions qu'elle l'était! Quand elle s'est retournée, je me suis demandé si c'était pour me regarder: on aurait bien dit. Mais alors, impossible de rendre son copain jaloux. Il était beaucoup plus beau et gracieux que je ne le serais jamais si j'y aspirais.

Son copain était grand, 6 pieds 2 pouces peut-être. Il avait une longue crinière blonde frisée. Portait une chemise kind of fleurie, des sandales.

Quand j'ai observé sa taille, il m'a fait penser à Bastien. Et je me suis demandé: Bastien n'était-il pas plus grand que ça? J'avais déjà proposé qu'il l'était. C'est la faute à Herby, le jaloux, qui a emmêlé mes souvenirs: lui qui faisait presque 6 pieds, quand nous étions jeunes adultes, il avait dit: «Mais non! Il n'est pas si grand que ça! Je l'ai revu, récemment. À peine plus grand que moi!» En même temps, la taille n'est pas la même à Laval et à Montréal, pour ainsi dire. Quand tu as un gars de 6 pieds 2 dans ta gang, à Laval, il est grand! Ici, j'ai parmi mes amis et mes connaissances quelques géants dignes de la National Basketball Association.

Dans ma tête, je procédais à des altérations capillaires et vestimentaires sur l'individu, afin qu'il coïncide davantage avec Bastien. C'est amusant, je parle de ce dernier comme d'un grand ami, quand en vérité nous étions davantage liés par des connexions communes, par nos enfances, par son grand frère Yann, et le quartier; nous avions somme toute le goût d'être des jeunes hommes se marrant avec leurs semblables. Mais c'était toujours de grands et sympathiques moments avec lui, et je le respectais, et sa mort m'a marqué.

Puis c'est le couple lui-même que je me suis mis à observer, sans altérations perceptuelles. Je me suis demandé comment des êtres peuvent être si lumineux, si robustes, en apparence si prédisposés au bonheur et à une douce vie. Des personnes comme ce camarade d'autrefois: francs envers la vie, capables de composer tout doucement avec n'importe quelle situation. On pourrait par ailleurs m'accuser d'idéaliser les morts, mais l'ennui, c'est que j'idéalise aussi les vivants. Cela dit, tout le monde peut être amoureux l'été à Montréal (ne serait-ce que de la ville), tout le monde peut être gracieux quelques minutes sous le soleil... Mais dans leur nonchalance exquise, eux, c'était différent, me semblait-il.

J'aurais eu envie de leur dire qu'ils faisaient un très beau couple. Mais ils n'auraient sans doute pas compris ce raisonnement d'écrivain; et je ne sais pas si je fais mes trente-quatre ans, or ils ne m'auraient sans doute pas estimé beaucoup, beaucoup plus vieux que leurs vingt ans.

Je me suis contenté de penser que ces jeunes âmes, tout simplement, sont celles qui inspirent de ces pièces lyriques titrées de deux prénoms.

Mais à défaut d'avoir le temps ou l'ambition d'en écrire une, je me suis dit que j'écrirais un billet de blogue.

vendredi 31 août 2012

Réfutation et léger reflux gastrique


Cher ami,
C'est avec un plaisir doux-amer que j'ai discuté avec toi au sujet de la politique autour d'un repas. Je n'ai rien contre ta personne, mais le système d'arguments que tu as employé m'a vivement titillé, plus précisément par ce que j'estime être un enchevêtrement fragile de bonnes et de moins bonnes idées.
Je n'ai aucune affection pour cette thématique, néanmoins, je suis fort entiché de rigueur et de logique.
C'est pourquoi j'aimerais réitérer mes arguments qui, à l'écrit, devraient apparaître plus clairs.
Il appert qu'il est difficile, avec la matière flasque des mots, d'avoir raison : je n'aspire pas à avoir raison, mais à exposer la logique de mon système, qui est diamétralement opposée à la tienne, croyant avoir relevé des syllogismes — j'entends au sens général — dans ton discours.
Voter ou ne pas voter ?
Que tu veuilles ou non voter, cela te regarde. Ultimement, la décision revient à chacun. Moi-même, plus jeune, je ne votais pas. Je croyais : un vote intelligent, à tout prendre, est perdu dans une mer de votes imbéciles. N'est-ce pas semblable à ton opinion ? C'est sensiblement la même chose. Néanmoins, j'étais ouvertement dépressif et défaitiste. Et j'admettais sans honte ne rien connaître à l'univers de la politique.
Or, il appert que voter change effectivement quelque chose. C'est la plus élémentaire des évidences. Qu'à tes yeux les partis aient grosso modo une même valeur, je le comprends. Mais je n'approuve pas ce raisonnement. Souvent, tout est dans les détails. Te viendrait-il à l'esprit de substituer le chiffre 2,2 au chiffre 2,3, ou encore 4,4456 à 4,4457, voire 10 à 11 ? Pourtant, ces chiffres sont si proches. Si on arrondit, ils ont la même valeur. Ne vois pas, je t'en prie, en cette analogie un sophisme. (Je reviendrai d'ailleurs à la question des analogies.) J'entends simplement souligner, par cet exemple, que des choses apparemment très similaires peuvent au fond être très différentes. Là où les mathématiques nécessitent le plus de rigueur, les aberrations numériques susproférées créeraient des cataclysmes. Ainsi, ce qui semble être « globalement aussi bien » ou « globalement la même chose » peut déboucher, dans son évolution, sur des scénarios catastrophiques pour une société.
Du reste, tu affirmais que si Hitler était au pouvoir, tu voterais, exceptionnellement, dans ce cas, — et heureusement, contre lui. Faut-il nécessairement qu'une calamité fonde sur le peuple et la société pour vouloir s'en débarrasser ? Ne peut-on pas prévoir ?
Puis, ayant établi cette base selon laquelle rien ne pouvait être changé concrètement, ayant abandonné la question pratique de voter, tu te diriges du côté purement théorique de la question.
Tu affirmais en somme : si voter ne sert absolument à rien, alors ce geste est strictement porteur d'un idéalisme. Mais pourquoi (disais-tu) se déplacer, perdre son temps, pour un tel idéalisme (ce qui, selon toi, encourage un système mauvais) ? Tu préfères te lier à un autre rêve, l'utopie d'un système meilleur. Un idéal n'en vaut-il pas un autre ?
C'est là où je ne suis pas d'accord. Tu compares un idéal, le tien, à ce qui n'est pas un idéal, mais selon moi un pur enjeu pragmatique. Je ne vote pas pour qu'un idéal se concrétise, je vote pour participer à la démocratie. Je crois qu'il est égoïste d'affirmer : mon vote doit changer quelque chose ; non, ton vote se borne à participer du concept du vote. Que celui qui obtient le plus de voix l'emporte.
On ne vote pas pour tenter de renverser, à soi seul, un système. C'est une forme de sondage, très formel. Figure-toi le problème à l'envers. Imagine une carte, avec des couleurs : celles-ci, avant le vote, te permettent de voir, en exclusivité, dans la tête des gens, qui vote pour qui. Lorsqu'il y a élection, on veut simplement lever le voile de l'obscurité sur cela. Il faut penser la population comme un ensemble, comme un organe. Cet organe, même s'il est tiraillé, même si n'est pas d'accord avec certaines parties de lui-même, au final il va s'exprimer.
Or, pourquoi cette dichotomie : ne rien pouvoir changer, ou tout vouloir changer ?
Du reste, tu soutenais que voter, c'est « encourager ce système » : erreur : parler, c'est déjà interpréter. C'est de la sémantique. Tu gorges une affirmation supposément objective d'un sens rempli d'accusations. Or, on peut très bien voter et vouloir une structure différente.
Au demeurant, tu disais que ce système doit changer. En revanche, tu n'apportais aucune solution. Ta solution était strictement théorique : « Si personne n'allait plus voter... » — des mathématiques tellement abstraites qu'elles ne pourraient jamais rejoindre les mathématiques appliquées ! Bien que je sois très idéaliste, en fait immensément idéaliste, j'aime également ce qui est concret. À défaut de te soumettre une thèse sur la théorie des structures, je te soumettrai néanmoins cette idée : une substitution trop radicale de systèmes a des conséquences néfastes ; toute évolution qui est entreprise trop rapidement est vouée au risque de contrecoups immenses, voire à la possibilité d'un échec. Imagine un homme à qui l'on ne grefferait pas un organe, mais plusieurs. Des changements doivent s'exercer lentement. Ce système dont tu rêves ne sera pas transplanté de l'imagination la plus pure au concret le plus sale, désolé. Sinon, pour être plus lumineux, je crois qu'il y suffisamment de bon sens, d'intelligence, de politiciens à tout prendre intelligents, pour que ce système évolue peu à peu.
Ensuite, la question de l'analogie. Que tu n'as pas appréhendée comme il le fallait. Je t'ai soumis une analogie où j'évoquais un choix de vie, par exemple choisir d'être itinérant, bandit ou mener une vie normale, versus voter pour un parti qui ne nous correspond pas entièrement. Mon point était le suivant : parfois, aucun choix qui s'offre à nous ne nous convient parfaitement : mais un choix peut tout de même être fait : en ce sens, je ne faisais pas de parallèle rigoureux entre le choix individuel et le choix social, ou, comme tu l'as peut-être pensé, entre le choix individuel et le choix qu'une nation peut faire. Non, tu as vu trop loin, ou alors pas assez près : le seul point que mettait en caractère gras l'analogie — car c'est précisément cela, une analogie : extraire un élément structurel d'un tout, et l'appliquer à une autre question, pour qu'il y ait saillance psychologique afin de favoriser la compréhension de façon imagée ; aucune analogie n'est parfaite, puisqu'on ne retrouve pas dans la nature des choses, et des choses de l'esprit, deux mécanismes qui soient tout à fait pareils : du moins, ces derniers seront toujours liés à d'autres détails, d'autres idées, d'autres systèmes —, c'était que lorsqu'on doit choisir entre différents éléments, tous peuvent nous rebuter, mais l'un d'eux peut s'avérer, tout de même, supérieur.
Puis, il y a l'accusation de l'argument fallacieux. Ce qu'on ne comprend pas n'est pas fallacieux pour autant. Rectification langagière : le sophisme est destiné à tromper, il n'est pas involontaire, sans quoi il n'est que faute de compréhension, paralogisme.
En conclusion par rapport à ce volet : ne vote pas si ça te conforte quant à une utopie. En revanche, tenter de démontrer « logiquement » qu'il ne faut pas voter, donc que ce raisonnement s'applique à tous, est hautement absurde.



Le Québec libre
Ce débat a été plus bref mais mérite qu'on s'y attarde.
La langue française, tu ne la sens pas menacée ? Mon argument reposait effectivement sur le fait que nous sommes cernés, ici en Amérique, par les pressions anglophones. Une foule d'indices te permettront de t'en persuader : introduction de termes anglais dans notre discours, incapacité qu'ont nombre d'universitaires à bien manier la langue, jeunes carriéristes qui s'accommodent d'un milieu de travail strictement en anglais, l'impossibilité d'être servi en français dans certains établissements montréalais, la multiplication des immigrants ne voulant pas parler notre langue. Tu penses que tout est quantifiable ? La science ne fait que courir derrière le bon sens.
Puis, tu as dit : « D'accord, supposons que la langue française dépérirait... Ce serait tout bonnement l'évolution. Elle se transformerait en autre chose. Regarde les langues, toutes, elles ont évolué » : il y a une différence entre l'évolution d'une langue, sur une très longue période de temps, et tolérer sa décrépitude précoce, son oxydation, laquelle est due à des pressions culturelles et au laxisme des gens qui nous gouvernent.
Ensuite, j'ai évoqué quelques avantages d'un Québec libre. Si tu reconnaissais qu'il y en avait certes quelques-uns, tu disais, une fois de plus défaitiste : sans être fédéraliste, je crois que le Québec peut être très bien au sein du Canada, aussi. J'observe tous les scénarios, et ils se valent...
Cette attitude du « ceci ou cela, pourquoi l'un ou l'autre ? », qui fait l'omission d'un extraordinaire éventail de détails, me happe fantastiquement. On dirait l'hébétude caractéristique des gens ayant connu un traumatisme psychologique. Il m'apparaît clair que le fondement de cette logique est l'indécision, l'absence de préférences, voire l'apathie. Ou alors, à force de trop avoir intellectualisé, les émotions, le goût de s'investir se sont endormis.
Parlant d'émotions, j'ai évoqué, pour appuyer l'idée d'un Québec libre, l'idée de la dignité. J'ai évoqué la pensée suivante : que dirais-tu du fait que ton voisin possède toutes tes clés, et doive t'ouvrir la porte lorsque tu arrives chez toi ? Oh, ce serait certes tolérable, — surtout pour toi, puisque tu sembles avoir l'esprit à la tolérance, étant donné que tu embrasses une vaste perspective de possibles.
Il est fondamental d'admettre que si nous possédons, en tant qu'êtres humains, une identité individuelle, nous possédons également une identité sociale. Si cette identité est troublée, divisée, salie, il va de soi qu'il faut y remédier. Soit dit en passant, voici un extrait de la chanson de Boucher :
Même si mon voisin
Rentre sans sonner
J'aimerais ça garder
Toutes mes clés chez nous

Finalement, j'ai évoqué le fait qu'il y a mille bonnes raisons de faire l'indépendance. Des raisons économiques, culturelles, etc. Comme nous ne pouvions pas en discuter en long et en large — je ne suis pas un expert de la question —, d'un haussement d'épaules, tu as conclu à l'invalidité de mon propos. Et tu as réitéré cette misérable idée : « Ceci vaut bien cela. »
Du reste, voici ce que j'estime fallacieux — mais qui n'est sans doute que paralogisme — : ne pas vouloir investiguer un tantinet, assumer qu'une chose n'est pas car tu ne la connais pas. C'est comme si tu contestais l'efficacité de la médecine, car moi, qui ai une haute estime de cette branche de la science, et qui tente de te communiquer mon engouement à ce sujet, je ne suis pas médecin et ne peux pas te parler de cette profession abondamment. Voici un exemple plus simple encore : c'est comme si je te disais « je t'assure, le dictionnaire est bourré de mots, va voir », et que tu me répondais : « pas envie »
Il y aurait mille avantages à être libres. En voici plusieurs.
Cela dit, ne t'en fais pas, je n'ai rien contre toi individuellement. Je suis apte à faire la distinction entre la dimension humaine d'une personne et des théories avec lesquelles je suis en désaccord. Je crois que tu es un chic type, une très bonne personne, qui possède un esprit riche. Seulement, je suis obnubilé par la théorie, de même que par la défense de mes idées. Qui plus est, je trouve les débats oraux horriblement imprécis — c'est pour moi comme si l'on traçait des théorèmes mathématiques dans le vide, avec des craies d'air ; bref, qu'est-ce qu'on en retiendrait ? Comment pourrait-on comparer ? — et c'est pourquoi je privilégie la voie de l'écriture.

lundi 2 juillet 2012

Dolan, un chroniqueur, et les chats qui sont des chats

Je n'avais jamais lu quoi que ce soit d'écrit par Xavier Dolan. Pour tout dire, cet individu m'était fort étranger. Je savais tout simplement qu'il aimait à se pavaner, avec aux coins des lèvres un sentiment de glamour frôlant la fatuité, dans le monde du cinéma. Ceci dit, j'ai été surpris par son éloquence. Et je suis d'accord avec son opinion.

Or, un chroniqueur du Journal de Québec lui a approximativement demandé de fermer sa gueule. Voici le commentaire que je voulais publier ici ; hélas, j'ai pris conscience de la limite de 2000 caractères trop tard.


Monsieur,

Je crois que tenter de pratiquer l'ostracisme par rapport à un artiste, lui refusant le droit au monde de la pensée politique et de la discussion à saveur sociale, est une piètre et subreptice tentative d'invalider ses arguments.

Tout être est pluridimensionnel. Quant à moi, le seul critère à considérer, quand vient le temps d'octroyer le droit de parole, serait : cette personne a-t-elle fait un effort de pensée, avant de s'exprimer ? Non, mieux: ne pas juger a priori, et laisser tout le monde s'exprimer. Ce serait peut-être, qui sait, démocratique.

Au demeurant, il me semble manifeste que Xavier Dolan est un esprit articulé, qui possède de surcroît une plume sachant faire mouche (ce qui me suggère encore davantage que son esprit possède finesse et raison).

Je crois que sa conclusion, qui vous semble être une banale injure, est davantage porteuse de sens que vous ne le croyez. Qu'il y ait eu manque de tact — peut-être est-ce un spontané aveu de détresse —, c'est possible, mais ne vaut-il pas mieux appeler un chat un chat ? Si le chat avait été, plutôt, un félidé, l'aurait-on taxé de jouer sur les mots, ou d'être hypocrite ? Ainsi, si j'accuse quelqu'un de commettre un paralogisme, ce n'est qu'une façon polie et masquée de le traiter d'imbécile.

Je crois aussi en la démocratie. Xavier Dolan, visiblement, quant à lui, ne s'en prend pas à elle. Le fait est que cette institution morale, en fait, est sévèrement, sordidement bafouée. Là, selon moi, est le grave ennui. M. Dolan ne critique pas notre régime politique, ou un parti politique tout bonnement. Il s'en prend à cette foire hystérique qui prétend au titre de modèle social juste. Tristement, si l'on est minimalement objectif, on voit bien qui a mis le feu au chapiteau. Ainsi, Xavier Dolan ne critique pas les gens dans le chapiteau, qui ont choisi de s'asseoir à droite plutôt qu'à gauche, il s'insurge contre les aveugles et les sourds qui ne voient pas que la toile s'embrase à une vitesse ahurissante.

La démocratie, c'est effectivement une chose magnifique. Qu'est-ce qu'une chose ? D'accord, pas trop de philosophie. Reste qu'une chose, c'est imaginaire, c'est symbolique. En l'occurrence, la démocratie, ça frôle l'utopie. Ah ! À tout le moins, n'est-il pas un dicton qui affirme que l'idéal est comme les étoiles, en ce sens qu'il ne peut pas être atteint, mais qu'il faut quand même s'en servir comme guide ? La démocratie est un idéal, soit. Mais en ce moment, le ciel regorge de nuages et les étoiles se font silencieuses.

Il y a un gouffre important, au Québec, à l'heure actuelle, entre la démocratie utopique qui devrait nous faire rêver, nous enthousiasmer, dont on devrait sans relâche tâcher de s'approcher, et celle qui est réelle, qui ne mérite plus ce nom.

Au diable les opinions politiques. Personne ici, entre vous, Xavier Dolan, et moi, n'est stipendié. Le Parti Libéral du Québec est suprêmement vil. Qu'est-ce, sinon, que se faire du capital politique sur une crise inventée de toutes pièces ? Qu'est-ce que la loi 78 ? Qu'est-ce que cautionner la violence des policiers, et faire des étudiants de faux terroristes, ET PAR LE FAIT MÊME, tenter de disqualifier massivement les autres partis politiques (qui portaient le carré rouge, symbole dont ses adversaires ont lâchement transformé le message) ?

Et quoi encore ? Comme le dit Dolan, le PLQ nous darde ses sophismes comme un lanceur de couteaux.

La politique, ultimement, devrait être «candide» ; il ne devrait pas y avoir de stratégies de manipulation. Tout devrait se jouer dans les idées. « Voici notre bilan, voici ce que l'on veut accomplir à présent. N'oubliez pas de voter pour nous ! »

Je sais, je vous semble sans doute être indécrottablement idéaliste. C'est vrai ; mais parfois, des éclairs de cynisme traversent mon esprit : comme lorsque je suis capable d'admettre qu'un peuple n'a pas l'intellect très aiguisé par rapport à certaines questions.

Il ne devrait jamais être question de guerre médiatique, ou de stratégies malicieuses. Une bouffée de mensonges emboucane la pièce.

Dolan ne questionne pas la liberté d'expression, il ne questionne pas la légitimité des opinions de chacun. Il tente simplement de signaler à autrui que les choses ne sont pas faites dans les règles de l'art, et qu'il y a un tricheur à table. L'imbécile n'est pas celui qui prend part au jeu de société en suivant les règles, c'est celui qui ne voit pas que le joueur à côté tripote les règles à sa guise, (presque) au vu et au su de tous.

Car s'il est possible d'avoir une réflexion au sujet de la politique, on peut avoir, également, une réflexion out of the box, et regarder cette étrange dynamique avec recul. Après tout, Dolan serait peut-être mieux d'être exclu, en effet, de cet univers, si tant est que cela lui permette d'avoir une perspective fraîche sur la chose. Peut-être pas fraîche, car nombreux sont ceux qui pensent comme lui, mais réaliste. Il y a des imbéciles. Et il est terrible lorsqu'on les ensemence de mensonges.

Le peuple, parfois, a besoin de l'aiguillon de la vérité. L'imbécillité n'est pas toujours incurable.


Je vous souhaite une bonne journée.