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mardi 27 janvier 2026

Victor Lévy-Beaulieu – notre figure universelle locale

En m'éveillant d'une sieste, voilà que je pense à ces mots de Baudelaire, que je tente de reconstituer mentalement. C'est du bricolage. J'en avais assez pour que Google me comprenne et qu'un extrait de L'Art romantique – oui, c'est ça ! – s'affiche à mon écran : « Peut-être est-ce simplement parce que l’Allemagne avait eu Goethe, et l’Angleterre Shakespeare et Byron, que Victor Hugo était légitimement dû à la France. »

Tiens, Dante n'était-il pas dans cette énumération ?

Je me suis demandé qui jouerait ce rôle-là au Québec – de grand écrivain qui est une figure si emblématique qu'elle touche à l'universel. Victor-Lévy Beaulieu, bien sûr !

La citation québécoise pourrait donc être (on m'excusera d'en retirer le Lord Byron, dont je me promets toutefois d'aller lire les oeuvres) : « Peut-être est-ce simplement parce que l’Allemagne avait eu Goethe, l’Angleterre Shakespeare, et la France Victor Hugo, que Victor Lévy-Beaulieu était légitimement dû au Québec. »

dimanche 26 janvier 2025

Avis sur quelques-uns de mes contemporains

J'empruntais, sans m'en rappeler, la formule à Baudelaire. Car Baudelaire a écrit Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains.

Baudelaire est décidément quelqu'un de très inspirant... C'est au moment de rédiger le titre de ce billet que je me suis souvenu.

Le processus risque d'être itératif, car il n'est pas impossible que je mette à jour ces billets.

D'ici à ce que je trouve un autre nom moins baudelairien, je glisse ceci :

Il faudra que je commence par Elon Musk. Souvent, quand je désire entamer cette série, c'est parce qu'il me vient à l'esprit.

dimanche 5 janvier 2025

Une galerie de dandys littéraires et artistiques

Je brosse ce texte rapidement, et me bute au rôle de placier, d'ouvreur, de déchireur de tickets, vous invitant à visiter la galerie... Allons-y.

J'exclus d'entrée de jeu, hélas ! Oscar Wilde, même s'il a sans doute été le plus vrai dandy de tous, car je n'en suis pas vraiment un lecteur. J'ai cela dit aimé ses maximes.

Baudelaire ! Voilà un vénérable dandy. Je le cite (extrait de L'Art romantique) « Le dandysme n'est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. » Le texte que je mets en hyperlien, par ailleurs, pourrait être vu comme une espèce de manifeste du dandy. Baudelaire avait cette vision pénétrante, cette capacité à définir l'être humain et ses ramifications morales.

Je reprendrai, par ailleurs, quelques citations de Baudelaire pour émailler ce texte.

Un génie poétique en appelant un autre, Shakespeare me vient à l'esprit. Je ne dirais pas : c'était un dandy pur et authentique, mais plutôt : il semble avoir eu quelque chose d'un dandy. Pour l'élégance, je ne peux pas me prononcer, car je ne connais pas les standards de son siècle, mais l'élégance morale assurément y est. Je sais qu'on pourrait douter de ce choix. Shakespeare ? C'était un homme d'une grande élégance, mais morale. Écrire en pentamètre iambique et rédiger la plus épatante série de 154 sonnets vont en ce sens. Sophistication et mystère semblent avoir nimbé la vie du barde.

Qui d'autre ? Dali. Ici, pensons à un dandy surréel et cocasse. J'aime bien comment on le décrit dans ce texte : « Dali a lui-même participé à l'élaboration de ce mythe, en dédiant l'intégralité de sa vie publique à la construction infatigable de son image. » Enfin, le peintre culte affirmait : « Le snobisme consiste à pouvoir se placer toujours dans les endroits où les autres n'ont pas accès. » Dans Les Moustaches radar, il m'amusait terriblement lorsqu'il racontait devoir expliquer aux gens du monde qu'il leur fausserait compagnie pour aller rejoindre les surréalistes ; car aussi faisait-il le même manège avec ces derniers, prétextant devoir rejoindre les gens du monde.

Tant qu'à parler de personnages surréels... Vian, mon premier maître littéraire : je vois en lui aussi un dandy. Dans l'une de ses biographies – et je cite imparfaitement – on disait qu'il possédait une aura extra-terrestre. C'est comme si l'on évoquait le mystère, mais dédoublé, amplifié. Et est-il besoin de rappeler que Boris Vian est l'auteur de la chanson J'suis snob ? Du reste, je cite Baudelaire à nouveau, car ça me semble coller au grand personnage français du 20e siècle : « Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences. »

Si l'on cherche parmi d'autres auteurs français, on arrive à Beigbeder : à ne pas oublier, celui-là ! Pour le plaisir, je tape sur Google Beigbeder dandy ; la faste récolte s'affichant, je comprends que mon instinct ne ment pas sur cet hédoniste. On retrouve chez lui un esprit provocateur de même qu'une grande finesse.

Et l'incontournable : Dany Laferrière. J'appelle une dernière fois Baudelaire en renfort, car ces mots-là sont trop forts : « C'est le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. » Je trouve que ça lui correspond si bien. Dany regarde sa montre ; c'est l'heure de quitter la galerie, tout comme c'est le moment de respecter le créneau horaire du dandy qui doit filer.

Honorer son dandy intérieur

« Le dandy doit aspirer à être sublime sans interruption ; il doit vivre et dormir devant un miroir. » 

– Charles Baudelaire

vendredi 29 décembre 2023

La fractale Baudelaire


Elle est décousue mais rayonnante. Pensive mais intense. Poétique et philosophique. Hazel Brown, le personnage de Lisa Robertson, est tout ça.

Le complexe amour que je porte à ce personnage et son auteure est aussi complexe que certains passages du livre. C'est un miel qui se doit d'être gagné.

J'ai trouvé le début du livre brouillon. Cette confusion est tantôt fâchante, tantôt sublime. Peut-être faut-il un temps pour s'adapter au style, au phrasé, aux abstractions de l'auteure.

Parlant de style, de construction de phrases, etc., j'en profite pour ouvrir une parenthèse : la traduction de Jeannot Clair est remarquable.

Retournons à nos moutons. En fait, c'est en grande partie la jeune Hazel Brown, bohème en quête de son destin, éparpillée, qui m'embêtait. Me renvoyait-elle à mes propres années comme jeune poète ?

J'ai fini par décrocher et raccrocher. Le lâcher-prise m'a suggéré d'envisager son livre comme un grand poème, une vaste méditation, plutôt que comme un roman. Là, j'ai pu en voir toute la beauté.

Par ailleurs, le noyau même de ce qu'est censé être ce livre – du moins de ce que j'avais à juste titre anticipé – n'est pas assez développé.

Maintenant, les éloges purs et durs.

Il y a un tel déversement d'intelligence dans ces pages que c'en est éblouissant ! C'est une intelligence curieuse. C'en est une organique et amoureuse.

C'est partout charnu, partout texturé, partout sensoriel : une prose pleine à ravir. J'ajouterais : c'est une prose bonifiée à l'extra, codifiée sans quota. Chaque phrase, chaque pensée est une aventure.

Lisa Robertson est aussi remarquablement érudite. Son portrait de Jeanne Duval est très réussi. Quant au principal intéressé, Baudelaire : tout ce que j'apprends ou réapprends à son sujet sous une nouvelle lumière me ravit.

D'ailleurs, Baudelaire aimait beaucoup employer l'adjectif singulier ; ce livre est précisément singulier.

Malgré mes bémols initiaux, j'ai envie de dire :

Lisa Robertson a quelque chose d'une rockstar littéraire !

lundi 19 juillet 2021

Proust au sujet de Baudelaire et d'Hugo

Dans A propos de Baudelaire, Marcel Proust écrit : « [...] je tiens Baudelaire — avec Alfred de Vigny — pour le plus grand poète du XIXe siècle. Je ne veux pas dire par là que s’il fallait choisir le plus beau poème du XIXe siècle, c’est dans Baudelaire qu’on devrait le chercher. Je ne crois pas que dans toutes les Fleurs du Mal, dans ce livre sublime mais grimaçant, où la pitié ricane, où la débauche fait le signe de la croix, où le soin d’enseigner la plus profonde théologie est confié à Satan, on puisse trouver une pièce égale à Booz endormi. »

J'ai donc cherché le poème de Victor Hugo qu'il évoquait, que voici :

Booz endormi

Booz s'était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.
Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :
« Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

« Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

« Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau. »

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

vendredi 1 janvier 2021

Adieu, mon gars, adieu, mon vieux

Mistral. Tu étais le plus grand, ici. Sans contredit. Tu étais le Louis-Ferdinand Céline québécois. On n'a pas su t'estimer pour ce que tu étais, pour ce que tu as produit. Mais en as-tu laissé la chance aux gens? Le Louis-Ferdinand Céline québécois. C'est pas qu'une approximation, qu'une comparaison flatteuse. On ne dit pas de choses mielleuses aux trépassés. Tu l'étais. Mais c'est d'ailleurs ça, le problème. Tu avais un grand caractère qui croyait pouvoir tout surplomber. Et tu étais destructeur. Et tu as fait mal. Je le dis, je l'écris, mais c'est presque une abstraction. (J'avais une relation particulière à ta personne et à ton œuvre, du fait que mon grand frère m'avait prêté ton premier roman quand j'avais quatorze ou quinze ans — c'est longtemps après que j'apprenais, pour tes déchéances. Je distinguais le génie avant l'homme, chez toi.) Par instinct, je me suis toujours tenu loin de toi. De peur... de peur de la peur, justement. C'était une peur fondée, rationnelle.

Je pense que Dan Bigras, récemment, à Tout le monde en parle, a bien décrit, avec justesse, avec nuance, qui tu étais. Un grand écrivain. Doublé d'un autosaboteur et d'un homme tourmenté et tourmentant par la violence... Même Bukowski doit t'avoir attrapé par les épaules, au paradis, pour t'expliquer quelques affaires.

Lorsque tu n'étais pas sous l'emprise de substances, tu savais parfois être un franc ami et un être particulièrement sensible. On s'entend, sensible, c'est le prérequis, pour être poète. Mais on s'entend également que tu as peut-être pris Baudelaire un peu trop au pied de la lettre. Je regrette que tu l'aies si mal gérée, cette sensibilité. N'est-ce pas dans Vamp que tu as écrit que tu appartenais à cette race de gens refoulant leur sensibilité comme d'autres piétinent le raisin?

La grande tour où j'estimais, en toute logique, que tu habitais me paraît tellement vide maintenant. Lorsque je déambulais dans Montréal, j'aimais modifier mon itinéraire pour passer près de celle-ci. À présent, quand je la vois, au loin, je n'aperçois qu'une géante construction sans âme.

J'avais écrit ça à ton sujet. Ça fait si longtemps! Il y a huit ans. À l'improviste, sans vérifier, j'aurais dit deux, trois, quatre ans maximum.

Vent vital

Pâle adolescent qui ne savait distinguer
Son appétit pour le ciel, l'ambition macabre
Au cœur, j'eus envie - d'un coup blanc! - de dézinguer
Ma face: être un lent bouquet de perles cinabre...

Las d'écarquiller mes yeux comme un déglingué,
Mais le cœur, pas assez, d'avoir des mains-dolabres
Et de ne pas savoir quel destin défricher,
J'enfourchai un livre mauve, un vrai poisson-sabre.

J'étais tombé sur le plus grand livre, un bouquin
Rotant sa verve, spume denchée de requin,
Le plus extatique voyage crépitant!

«La poésie sera en avant», clama R.
Le Grand M., par-delà le réel haletant,
Des mains tisse un parler sensoriel, crucial air...

jeudi 22 août 2019

« Les polissons sont amoureux, mais les poètes sont idolâtres. »

— Charles Baudelaire

mardi 11 décembre 2018

Victor Hugo, Shakespeare, Byron, et Goethe

« Maintenant, je demanderai si l’on trouvera, en cherchant minutieusement, non pas dans notre histoire seulement, mais dans l’histoire de tous les peuples, beaucoup de poètes qui soient, comme Victor Hugo, un si magnifique répertoire d’analogies humaines et divines. Je vois dans la Bible un prophète à qui Dieu ordonne de manger un livre. J’ignore dans quel monde Victor Hugo a mangé préalablement le dictionnaire de la langue qu’il était appelé à parler ; mais je vois que le lexique français, en sortant de sa bouche, est devenu un monde, un univers coloré, mélodieux et mouvant. Par suite de quelles circonstances historiques ; fatalités philosophiques, conjonctions sidérales, cet homme est-il né parmi nous, je n’en sais rien, et je ne crois pas qu’il soit de mon devoir de l’examiner ici. Peut-être est-ce simplement parce que l’Allemagne avait eu Goethe, et l’Angleterre Shakespeare et Byron, que Victor Hugo était légitimement dû à la France. Je vois, par l’histoire des peuples, que chacun à son tour est appelé à conquérir le monde ; peut-être en est-il de la domination poétique comme du règne de l’épée. »

— Charles Baudelaire

jeudi 18 octobre 2018

De la légalisation du cannabis au Canada

Je me dis que c'est bénin, que ça ne fera pas grand tort. Mais je pense aussi, spontanément, à des bribes de ce que Baudelaire a écrit — ne serait-ce parce que c'était fichument élégant. Soufflons sur le flou, allons du souvenir au propos même:

« Jamais un État raisonnable ne pourrait subsister avec l’usage du haschisch. Cela ne fait ni des guerriers ni des citoyens. En effet, il est défendu à l’homme, sous peine de déchéance et de mort intellectuelle, de déranger les conditions primordiales de son existence et de rompre l’équilibre de ses facultés avec les milieux.

S’il existait un gouvernement qui eût intérêt à corrompre ses gouvernés, il n’aurait qu’à encourager l’usage du haschisch. »

— Charles Baudelaire (Les Paradis artificiels)

mardi 8 mai 2018

Extrait de « Notes nouvelles sur Edgar Poe »

«Genus irritabile vatum! »  Que les poètes (nous servant du mot dans son acception la plus large et comme comprenant tous les artistes) soient une race irritable, cela est bien entendu ; mais le pourquoi ne me semble pas aussi généralement compris. Un artiste n'est un artiste que grâce à son sens exquis du beau, – sens qui lui procure des jouissances enivrantes, mais qui en même temps implique, enferme un sens également exquis de toute difformité et de toute disproportion. Ainsi un tort, une injustice faite à un poète qui est vraiment un poète, l'exaspère à un degré qui apparaît, à un jugement ordinaire, en complète disproportion avec l'injustice commise. Les poètes voient l'injustice, jamais là où elle n'existe pas, mais fort souvent là où des yeux non poétiques n'en voient pas du tout. Ainsi la fameuse irritabilité poétique n'a pas de rapport avec le tempérament, compris dans le sens vulgaire, mais avec une clairvoyance plus qu'ordinaire relative au faux et à l'injuste. Cette clairvoyance n'est pas autre chose qu'un corollaire de la vive perception du vrai, de la justice, de la proportion, en un mot du beau. Mais il y a une chose bien claire, c'est que l'homme qui n'est pas (au jugement du commun) irritabilis, n'est pas poète du tout.

- Charles Baudelaire

mardi 10 avril 2018

Ma traduction de cette (magnifique) pensée de Baudelaire

« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. »

“Beauty always has its share of strangeness. I don't mean that it has the purposeful, cold intention to be odd, because in this case it would simply be a monster having derailed from life. I claim that it inevitably holds a little strangeness, an unintended strangeness, which is unconscious, and that this very bizarreness is a key element to Beauty.”

lundi 3 juillet 2017

Je l'ai expérimenté pour vous, guys, ne l'essayez pas, jamais!

«Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours, — de poésie, jamais.»

— Baudelaire

Triple dose de sonnets shakespeariens pour moi cette nuit. Remède prescrit, affaire réglée comme si de rien n’était. Après ça, dors, dors, mais dors jusqu'à t'étirer d'un bout à l'autre de la nuit, fœtal alchimiste au faîte du temps sur un lit pur, et la nuit, fais-t'en une couverture noire, muette, sur laquelle sont émiettées quelques étoiles.

samedi 1 avril 2017

Le Corbeau (traduit par Stéphane Mallarmé)

C'est tantôt rond, brumeux ; tantôt pénétrant, éloquent. À brûle-pourpoint, j'ai le sentiment que l'émotion y est fidèlement recopiée, plus que le texte n'est traduit, adapté. C'est en un sens très bien. Ce n'est pas l'idéal en matière de fonctionnalité, mais c'est original. C'est ici.

Après avoir lu — avec joie — la précédente traduction, j'ai immédiatement relu la version de Baudelaire.

Les deux sont très fortes et très recherchées. Je préfère la seconde. Je trouve que Charles avait l'art de situer dans sa prose de discrets ancrages — en maniant le vocabulaire, le découpage des phrases, le rythme ; en orientant l'organique destin des phrases —, ce qui permet de guider l'attention du lecteur dans la florissante fumée du rêve.

Cela dit, dans la première version, les dessins, c'est chic ; passer de l'anglais au français, ça clique.

mardi 2 octobre 2012

La Fanfarlo

Une nouvelle qu'il faut impérativement avoir lue...

Vous pouvez cliquer sur le livre !



dimanche 20 février 2011

Le Corbeau

Ah ! Voici donc la mélancolie chargée de pensée de Poe, enveloppée de la suave éloquence baudelairienne. Je n'ai pas d'autres mots ! Heureusement, ils sont tous dans les lignes qui suivent...

« Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, — murmurai-je, — qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela, et rien de plus. »
Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, — et qu’ici on ne nommera jamais plus.
Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin, pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : « C’est quelque visiteur qui sollicite l’entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; — c’est cela même, et rien de plus. »
Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Monsieur, — dis-je, — ou madame, en vérité j’implore votre pardon ; mais le fait est que je sommeillais, et vous êtes venu frapper si doucement, si faiblement vous êtes venu taper à la porte de ma chambre, qu’à peine étais-je certain de vous avoir entendu. » Et alors j’ouvris la porte toute grande ; — les ténèbres, et rien de plus !
Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » — C’était moi qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » — Purement cela, et rien de plus.
Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme incendiée, j’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, — dis-je, — sûrement, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ; voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur se calmer un instant, et explorons ce mystère ; — c’est le vent, et rien de plus. » 
Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; — il se percha, s’installa, et rien de plus.
Alors cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand secours ; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que Jamais plus !
Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus ; il ne remua pas une plume, — jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : « D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi, il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées. » L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »
Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant d’à-propos : « Sans doute, — dis-je, — ce qu’il prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris chez quelque maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi ardemment, sans répit, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son Espérance eût pris ce mélancolique refrain : Jamais, jamais plus !
Mais, le corbeau induisant encore toute ma triste âme à sourire, je roulai tout de suite un siège à coussins en face de l’oiseau et du buste et de la porte ; alors, m’enfonçant dans le velours, je m’appliquai à enchaîner les idées aux idées, cherchant ce que cet augural oiseau des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours voulait faire entendre en croassant son Jamais plus !
Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n’adressant plus une syllabe à l’oiseau, dont les yeux ardents me brûlaient maintenant jusqu’au fond du cœur ; je cherchais à deviner cela, et plus encore, ma tête reposant à l’aise sur le velours du coussin que caressait la lumière de la lampe, ce velours violet caressé par la lumière de la lampe que sa tête, à Elle, ne pressera plus, — ah ! jamais plus !
Alors il me sembla que l’air s’épaississait, parfumé par un encensoir invisible que balançaient des séraphins dont les pas frôlaient le tapis de la chambre. « Infortuné ! — m’écriai-je, — ton Dieu t’a donné par ses anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès dans tes ressouvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! » 
« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon, mais toujours prophète ! que tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué, naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte, ensorcelée, dans ce logis par l’Horreur hanté, — dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par ce Ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! — hurlai-je en me redressant. — Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la Nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus ! »


Mise à jour : voici la version originale :


Once upon a midnight dreary, while I pondered weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.
`'Tis some visitor,' I muttered, `tapping at my chamber door -
Only this, and nothing more.'

Ah, distinctly I remember it was in the bleak December,
And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.
Eagerly I wished the morrow; - vainly I had sought to borrow
From my books surcease of sorrow - sorrow for the lost Lenore -
For the rare and radiant maiden whom the angels named Lenore -
Nameless here for evermore.

And the silken sad uncertain rustling of each purple curtain
Thrilled me - filled me with fantastic terrors never felt before;
So that now, to still the beating of my heart, I stood repeating
`'Tis some visitor entreating entrance at my chamber door -
Some late visitor entreating entrance at my chamber door; -
This it is, and nothing more,'

Presently my soul grew stronger; hesitating then no longer,
`Sir,' said I, `or Madam, truly your forgiveness I implore;
But the fact is I was napping, and so gently you came rapping,
And so faintly you came tapping, tapping at my chamber door,
That I scarce was sure I heard you' - here I opened wide the door; -
Darkness there, and nothing more.

Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing,
Doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before;
But the silence was unbroken, and the darkness gave no token,
And the only word there spoken was the whispered word, `Lenore!'
This I whispered, and an echo murmured back the word, `Lenore!'
Merely this and nothing more.

Back into the chamber turning, all my soul within me burning,
Soon again I heard a tapping somewhat louder than before.
`Surely,' said I, `surely that is something at my window lattice;
Let me see then, what thereat is, and this mystery explore -
Let my heart be still a moment and this mystery explore; -
'Tis the wind and nothing more!'

Open here I flung the shutter, when, with many a flirt and flutter,
In there stepped a stately raven of the saintly days of yore.
Not the least obeisance made he; not a minute stopped or stayed he;
But, with mien of lord or lady, perched above my chamber door -
Perched upon a bust of Pallas just above my chamber door -
Perched, and sat, and nothing more.

Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling,
By the grave and stern decorum of the countenance it wore,
`Though thy crest be shorn and shaven, thou,' I said, `art sure no craven.
Ghastly grim and ancient raven wandering from the nightly shore -
Tell me what thy lordly name is on the Night's Plutonian shore!'
Quoth the raven, `Nevermore.'

Much I marvelled this ungainly fowl to hear discourse so plainly,
Though its answer little meaning - little relevancy bore;
For we cannot help agreeing that no living human being
Ever yet was blessed with seeing bird above his chamber door -
Bird or beast above the sculptured bust above his chamber door,
With such name as `Nevermore.'

But the raven, sitting lonely on the placid bust, spoke only,
That one word, as if his soul in that one word he did outpour.
Nothing further then he uttered - not a feather then he fluttered -
Till I scarcely more than muttered `Other friends have flown before -
On the morrow he will leave me, as my hopes have flown before.'
Then the bird said, `Nevermore.'

Startled at the stillness broken by reply so aptly spoken,
`Doubtless,' said I, `what it utters is its only stock and store,
Caught from some unhappy master whom unmerciful disaster
Followed fast and followed faster till his songs one burden bore -
Till the dirges of his hope that melancholy burden bore
Of "Never-nevermore."'

But the raven still beguiling all my sad soul into smiling,
Straight I wheeled a cushioned seat in front of bird and bust and door;
Then, upon the velvet sinking, I betook myself to linking
Fancy unto fancy, thinking what this ominous bird of yore -
What this grim, ungainly, ghastly, gaunt, and ominous bird of yore
Meant in croaking `Nevermore.'

This I sat engaged in guessing, but no syllable expressing
To the fowl whose fiery eyes now burned into my bosom's core;
This and more I sat divining, with my head at ease reclining
On the cushion's velvet lining that the lamp-light gloated o'er,
But whose velvet violet lining with the lamp-light gloating o'er,
She shall press, ah, nevermore!

Then, methought, the air grew denser, perfumed from an unseen censer
Swung by Seraphim whose foot-falls tinkled on the tufted floor.
`Wretch,' I cried, `thy God hath lent thee - by these angels he has sent thee
Respite - respite and nepenthe from thy memories of Lenore!
Quaff, oh quaff this kind nepenthe, and forget this lost Lenore!'
Quoth the raven, `Nevermore.'

`Prophet!' said I, `thing of evil! - prophet still, if bird or devil! -
Whether tempter sent, or whether tempest tossed thee here ashore,
Desolate yet all undaunted, on this desert land enchanted -
On this home by horror haunted - tell me truly, I implore -
Is there - is there balm in Gilead? - tell me - tell me, I implore!'
Quoth the raven, `Nevermore.'

`Prophet!' said I, `thing of evil! - prophet still, if bird or devil!
By that Heaven that bends above us - by that God we both adore -
Tell this soul with sorrow laden if, within the distant Aidenn,
It shall clasp a sainted maiden whom the angels named Lenore -
Clasp a rare and radiant maiden, whom the angels named Lenore?'
Quoth the raven, `Nevermore.'

`Be that word our sign of parting, bird or fiend!' I shrieked upstarting -
`Get thee back into the tempest and the Night's Plutonian shore!
Leave no black plume as a token of that lie thy soul hath spoken!
Leave my loneliness unbroken! - quit the bust above my door!
Take thy beak from out my heart, and take thy form from off my door!'
Quoth the raven, `Nevermore.'

And the raven, never flitting, still is sitting, still is sitting
On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;
And his eyes have all the seeming of a demon's that is dreaming,
And the lamp-light o'er him streaming throws his shadow on the floor;
And my soul from out that shadow that lies floating on the floor
Shall be lifted - nevermore!