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lundi 19 juillet 2021

Proust au sujet de Baudelaire et d'Hugo

Dans A propos de Baudelaire, Marcel Proust écrit : « [...] je tiens Baudelaire — avec Alfred de Vigny — pour le plus grand poète du XIXe siècle. Je ne veux pas dire par là que s’il fallait choisir le plus beau poème du XIXe siècle, c’est dans Baudelaire qu’on devrait le chercher. Je ne crois pas que dans toutes les Fleurs du Mal, dans ce livre sublime mais grimaçant, où la pitié ricane, où la débauche fait le signe de la croix, où le soin d’enseigner la plus profonde théologie est confié à Satan, on puisse trouver une pièce égale à Booz endormi. »

J'ai donc cherché le poème de Victor Hugo qu'il évoquait, que voici :

Booz endormi

Booz s'était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.
Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :
« Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

« Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

« Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau. »

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

mercredi 30 octobre 2019

Suis tombé là-dessus récemment ; je pense qu'on est aventureux chacun à notre façon

« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »

— Marcel Proust

Voici d'ailleurs les mots que je mets dans la bouche d'un de mes personnages :

« Ce monde est à réinventer. Lorsque je ferme les yeux, je vois toute l'espèce humaine. Pleines narines ouvertes, je le sens, cet essaim ! Je vois tous les pays, leurs démarcations au fil de fer. C'est pour cela qu'il m'indiffère de prendre l'avion : je suis ubiquitaire. Un esprit hippie qui souffre d'intrication. Je suis partout. Il faut non pas, à coup de voyages, se développer une « idée du monde ». Quintessentiel égoïsme ! Il faut avoir une conscience universelle, tout de suite. Il faut se connecter à l'inconscient collectif jungien. J'ai immensément plus de tendresse et de respect pour le chemineau qui, ayant des sous au creux de sa main, rêverait d'en partager une partie avec l'Africain indigent, lui aussi mal en point à l'autre bout du monde, que pour le touriste infernalement aveugle. On voyage non pas pour se faire une idée du monde, mais seulement pour en voir la partie reluisante. Les deux seuls types de voyageurs qui sont dignes, que je salue, sont les bohèmes qui ne savent jamais où ils se trouvent, puisqu'ils méconnaissent entièrement le principe de frontières, et ceux qui ont des aspirations humanitaires. »

Ce n'est pas nécessairement mon état d'esprit actuel, à moi. C'est pour illustrer l'idée qu'on peut, qu'on devrait avoir une conscience universelle, se sentir connecté à la planète. Dès qu'on ferme les yeux. C'est possible. Étant aussi un être de paradoxes, je pourrais me découvrir un jour un intérêt pour les voyages. Mais pour l'heure, je suis impécunieux et occupé. Voyage-t-on pour se dépayser, pour vivre de l'aventure ? Je vis ces choses-là en masse, dans ma propre vie, pour l'instant. Et bien que mes souliers préférés soient troués, je suis sans doute l'antithèse de l'homme aux semelles de vent ; je recherche plus l'enracinement. Et dans les quelques fantasmes épars où je me vois voyager, je me vois plutôt repartir à neuf ailleurs, avoir trouvé un peuple d'adoption.