Affichage des articles dont le libellé est Critiques. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Critiques. Afficher tous les articles

mercredi 10 juillet 2024

La version qui n'intéresse personne


Chère Sacha, chère Luna ! Cré Tom !

J'ai refermé le livre tout à l'heure, le cœur on the edge of his seat jusqu'à la fin.

C'était tellement vrai. Esti, c'est puissant, violent, ça torche.

Cette petite femme pleine d'âme à la voix douce a dû faire en sorte que Mistral se retourne dans sa tombe. On n'est pas censés parler de Mistral, il n'a jamais existé ! mais entre blogueurs, on peut bien se le permettre, non ? De son vivant, il semblait à tout prix chercher un écrivain qui le dépasserait. Il n'aurait peut-être pas soupçonné que c'est une femme qui réaliserait cet exploit. En lisant La version qui n'intéresse personne, je me disais : je pense qu'il aurait capoté sur elle. Elle ne le surclasse peut-être pas, mais elle se situe dans un même voisinage. Son roman, à Emmanuelle Pierrot, pour moi, se classe très haut – pas juste dans la littérature québécoise, mais dans toute la littérature francophone. Bon, après, la comparaison s'arrête là. Mistral a un historique de violence ; dans son roman, Pierrot, par le biais de sa protagoniste, elle la combat.

Le parallèle avec Jack Kerouac a plus de sens.

Dans mon billet précédent, je disais avoir recherché l'influence de celui-ci sur la gente dame punk ; je n'étais pas assez loin dans ma lecture encore, car à un moment donné, dans ce livre, il est justement question de Jack Kerouac et du bouquin On The Road.

En tout cas. Fuck ces considérations ! Fuck les influences ! Ça brasse, ça bouge, ce roman. Il a ses qualités propres. C'est un décapant et effrayant portrait de l'être humain.

Le style ne m'accrochait pas particulièrement au départ, mais l'émotion est là, et c'est l'émotion, qui fait le véritable style. Et je trouve qu'Emmanuelle Pierrot a cette capacité à se lancer dans de petites envolées lyriques, succinctes, bien placées, par exemple pour décrire la nature.

J'aurais envie d'exprimer un bémol, mais est-ce un bémol ? Au départ, on est beaucoup dans l'enchaînement d'anecdotes. Ça parle beaucoup de boisson, de sexualité, de choses trash. C'est correct. À la rigueur, on peut y déceler une succession de petites aventures. Ça campe assurément bien l'univers. Ça prend un moment avant que l'histoire embraye, qu'on sente qu'il y a une direction. En même temps, c'est un beau pied de nez à ces procédés narratifs très populaires de nos jours.

Voici des passages que j'ai appréciés :

« Elle avait soif. Moi aussi. Je me suis allumé une cigarette. J'avais envie de rebrousser chemin, de retourner chez nous. Le soleil brillait, le lac étincelait comme du verre brisé. Au loin, un orignal broutait des algues, son corps presque immergé. J'espérais que Luna n'irait pas le déranger, je ne voulais pas qu'elle se prenne un coup de sabot. Par chance, elle n'aimait pas l'eau. Il me restait des morceaux de hareng séché dans mes poches, je lui en ai filé quelques-uns. Elle les engouffrait sans les mâcher. Elle était belle. Tom est venu me rejoindre. »

« Et c'est là qu'elles nous sont apparues, celles dont tout le monde parle, celles qui, chaque hiver, déçoivent par leur absence des centaines de touristes venus d'Asie et d'Europe, celles que les Dawsonites ridiculisent entre eux mais ne cessent jamais de chérir en secret ; c'est là qu'elles me sont apparues, les ostie d'aurores boréales du câlisse : des langues rouge vin qui léchaient le cosmos, des océans rose pastel et leur miroitement vert et mauve phosphorescent. Je n'ai pas pleuré. J'aurais pu. Si la beauté du monde avait suffi à compenser la connerie humaine, j'aurais pleuré de grâce. Mais la beauté ne sert à rien. »

lundi 22 avril 2024

American Mother


Il est impressionnant, ce livre. On y entre discrètement, silencieusement, comme dans une salle de cour.

James Foley, journaliste américain, pris en otage par Daech, a été assassiné en 2014. 

L'ouvrage relate ainsi l'histoire terrible de James, par le biais du témoignage de sa mère, Diane. Colum McCann (un être de compassion et de talent) a ainsi conçu le livre en collaboration avec cette dernière. McCann emploie une écriture sobre mais percutante, entièrement au service de la tragédie qu'il narre.

Ce livre fait mal autant qu'il illumine.

J'en ressors choqué, ému, décentré. J'en reviens remué, admiratif, interdit, stupéfait, impressionné, dégoûté, déprimé, presque rassuré, moins ignorant, voire instruit, davantage croyant. Avec un immense respect pour la profession de journaliste et les chercheurs de vérité.

American Mother. Eh, titre parfait. C'est puissant, c'est doux, c'est fort, une maman. Diane Foley a ces qualités en plus de posséder une foi tendre qui est aussi une foi de fer. Elle est l'archétype de la mère, cette Diane*, et au-delà. La mère parfaite.

* Il semblerait qu'elle aime employer le prénom des gens qu'elle rencontre. Même si je l'ai croisée dans un livre, je décide d'en faire de même.

mardi 19 mars 2024

Dandy Laferrière

Dandy Laferrière ? Chantal Guy se plaît à écrire et à réécrire que Dany Laferrière est le seul dandy qu'elle a connu dans sa vie.

Je trouve qu'il s'en ressent à la lecture d'Un certain art de vivre, que, bien honnêtement, je n'ai pas encore terminé, mais que je devrais achever en deux bouchées au café où je me trouve.

Moult perles habitent cet ouvrage. Parfois, je peine à trouver le fil unificateur entre lesdites, l'écrin fédérateur, mais je pense que c'est voulu ainsi, et c'est sans doute ce qui fait de Dany Dany, de Dany un dandy.

Agréable lecture, douce et agréable lecture, lente, savoureuse, sage sans vouloir le montrer, toute en éclats de soleil et en choses minuscules.

J'aimerais dire que j'ai lu exclusivement couché, pour faire honneur à Laferrière, toutefois, je me souviens qu'en revenant de la bibliothèque, comme en possession d'un nouveau fragment d'âme à découvrir, je me suis mis à lire en marchant.

Florilège de fleurs cueillies – l'une des citations fait honneur au printemps qui arrivera, cette nuit, à 23h06 :





vendredi 29 décembre 2023

La fractale Baudelaire


Elle est décousue mais rayonnante. Pensive mais intense. Poétique et philosophique. Hazel Brown, le personnage de Lisa Robertson, est tout ça.

Le complexe amour que je porte à ce personnage et son auteure est aussi complexe que certains passages du livre. C'est un miel qui se doit d'être gagné.

J'ai trouvé le début du livre brouillon. Cette confusion est tantôt fâchante, tantôt sublime. Peut-être faut-il un temps pour s'adapter au style, au phrasé, aux abstractions de l'auteure.

Parlant de style, de construction de phrases, etc., j'en profite pour ouvrir une parenthèse : la traduction de Jeannot Clair est remarquable.

Retournons à nos moutons. En fait, c'est en grande partie la jeune Hazel Brown, bohème en quête de son destin, éparpillée, qui m'embêtait. Me renvoyait-elle à mes propres années comme jeune poète ?

J'ai fini par décrocher et raccrocher. Le lâcher-prise m'a suggéré d'envisager son livre comme un grand poème, une vaste méditation, plutôt que comme un roman. Là, j'ai pu en voir toute la beauté.

Par ailleurs, le noyau même de ce qu'est censé être ce livre – du moins de ce que j'avais à juste titre anticipé – n'est pas assez développé.

Maintenant, les éloges purs et durs.

Il y a un tel déversement d'intelligence dans ces pages que c'en est éblouissant ! C'est une intelligence curieuse. C'en est une organique et amoureuse.

C'est partout charnu, partout texturé, partout sensoriel : une prose pleine à ravir. J'ajouterais : c'est une prose bonifiée à l'extra, codifiée sans quota. Chaque phrase, chaque pensée est une aventure.

Lisa Robertson est aussi remarquablement érudite. Son portrait de Jeanne Duval est très réussi. Quant au principal intéressé, Baudelaire : tout ce que j'apprends ou réapprends à son sujet sous une nouvelle lumière me ravit.

D'ailleurs, Baudelaire aimait beaucoup employer l'adjectif singulier ; ce livre est précisément singulier.

Malgré mes bémols initiaux, j'ai envie de dire :

Lisa Robertson a quelque chose d'une rockstar littéraire !

vendredi 26 août 2022

Splendide nuit


Propos qui me sont venus en tête à différents moments de ma lecture :

C'est plein d'amour, ce bouquin.

*

Mignon, innocent, laferrièrien.

*

Très beau livre-objet.

*

La magie opère, et Dany nous ouvre grands les bras, car c'est un merveilleux univers.

*

Pas tout à fait un roman ; c'est de l'art joyeux.

*

Rafraîchissant, il fallait que la littérature soit rendue là.


★★★★

jeudi 23 décembre 2021

Western Spaghetti



Prodigieux. J'ai adoré, j'ai dévoré. Quel talent ! Sara-Ànanda Fleury a l'imagination fertile et le verbe généreux.

lundi 13 décembre 2021

IA : la plus grande mutation de l'histoire

 


L'IA, mon délicieux objet de fascination. Encore.

Ce génial livre ne me semblait avoir qu'un défaut : la constante comparaison, obsessive, entre la Chine et les États-Unis, ou plus précisément la Silicon Valley. Certes, sure, yes, yep yep, on parle de deux superpuissances, mais écarter tout ce qu'il y a entre les deux relève de la dichotomie qui discrimine.

Par contre, quelle érudition ! Kai-Fu Lee est un grand scientifique, un grand informaticien. C'est également un homme qui a profondément réfléchi aux impacts de l'intelligence artificielle sur nos sociétés. Voilà qui flatterait sans doute cet homme qui admet, dans ce livre, avoir (eu) un grand ego.

Ce livre initialement teinté de pessimisme prend éventuellement une tournure touchante. L'auteur met l'accent, dans les dernières pages, sur l'importance de l'amour, sur l'importance de créer un monde où amour et humanisme évoluent main dans la main avec intelligence artificielle.

Et je pense que ces mots sont parmi les plus beaux de cet ouvrage :



samedi 20 novembre 2021

La terreur et le sublime



La terreur et le sublime est un livre paru en 2019. Qu'en a-t-on dit ? Le Devoir s'est fait un devoir d'en dresser un bref portrait, d'une certaine sécheresse. L'actualité y a consacré un article plus impartial, quoique sensible à la démarche idéaliste de l'auteur.

J'aimerais, à mon tour, et de façon plus informelle, écrire au sujet de ce livre et exprimer les réflexions qu'il m'inspire.

Selon moi, c'est un ouvrage porté par une agréable et chaleureuse plume, dont la quête est de peindre un monde sublime, où homme et machine, nourris l'un par l'autre, vivent en harmonie. Parfois, dans l'enchaînement de ses pages, j'avais l'impression de traverser une œuvre de science-fiction à l'issue favorable.

J'ai été surpris. Voilà un livre écrit par un professeur titulaire du département des littératures de langue française, de traduction et de création de l'université McGill. Je n'aurais pas imaginé qu'un tel individu écrirait un livre sur l'IA. Mais je ne saurais blâmer M. Dyens, je serais très mal placé pour le faire. Pour m'amuser, j'aime à dire que je suis un homme de lettres qui affectionne I et A.

Digression : Yoshua Bengio, lauréat du prix Turing, écrit des livres comme Deep Learning, et non sur les impacts de l'intelligence artificielle sur la société et la psyché humaine ! J'avais d'ailleurs trouvé le grand scientifique aux airs de sage, lors de la conférence « Entre promesses et défis, l'intelligence artificielle redessinera-t-elle notre monde ? », moins intéressé par les répercussions psychologiques et sociales de l'IA que les autres intervenants, Marc-Antoine Dilhac et Laurence Devillers. Mais cela fait un temps, et la brume du temps s'est appesantie sur mes souvenirs, sans doute. D'ailleurs, il ne faudrait pas sous-estimer la conscience de M. Bengio, l'institut qu'il a fondé, Mila, étant, comme son site web le dit, « un pôle mondial d’avancées scientifiques qui inspire l’innovation et l’essor de l’IA au bénéfice de tous. » On est toujours du côté proprement scientifique, certes ; mais quand la science s'élève à un si noble et universel niveau, on ne peut pas ne pas être conscient des impacts de notre science sur le monde. Fin d'une parenthèse autoalimentée.

Le livre dont il est question ? Il est extrêmement poétique et humain. Peut-être fallait-il l'esprit d'un homme de lettres - un esprit de finesse - pour écrire pareil livre, qui voit très large et très loin.

Intelligence artificielle ?

Son sous-titre est quelque peu trompeur : « Humaniser l'intelligence artificielle pour construire un nouveau monde »

C'est beaucoup plus qu'un livre sur l'intelligence artificielle. Il y est question du rapport entre l'homme et la technologie, de l'enchevêtrement possiblement inévitable de ceux-ci. L'auteur a une grande connaissance de l'éventail des nouvelles technologies.

Ollivier Dyens me fait penser à une espèce d'Elon Musk optimiste. Dyens nous brosse le portrait d'un futur harmonieux, mais parfois terrifiant, où l'esprit de l'être humain et des technologies ultramodernes se côtoient de très près, jusqu'à fusionner, pour ainsi dire. Nous y reviendrons.

Le monde de l'emploi

L'auteur se fait rassurant au sujet du domaine de l'emploi. Je dois admettre qu'une certaine terreur m'habitait lorsque je me mettais à réfléchir à l'intelligence artificielle, que d'aucuns déclarent capable de surpasser l'humain dans beaucoup de domaines.

Il affirme : « De nombreux métiers et de nombreuses tâches verront leur capital social et économique augmenté, dont ceux du génie, de la créativité et du design. Car si robots et intelligence artificielle opèrent avec une efficacité hors du commun, ils ne possèdent ni désir d'explorer, ni soif de perfection, ni capacité de poser des questions, ni habileté de cheminer dans l'indécis et dans l'incertain. En fait, les métiers qui incitent l'humain à être plus humain, qui amplifient ces facultés propres à notre essence deviendront de plus en plus désirables. En revanche, ceux fondés sur une mécanisation du geste et de la pensée seront rapidement délogés. »

L'école

M. Dyens est professeur à l'université. Il pourrait se contenter de prêcher pour sa paroisse en faisant l'éloge du monde académique dans sa forme actuelle. Pourtant, il n'hésite pas à scruter ses failles, ou plutôt, à considérer son immense potentiel d'amélioration sous l'influence des nouvelles technologies. C'est probablement dans ses écrits sur l'école qu'il se montre le plus visionnaire.

Citons-le : « Nous pourrions alors ancrer les étudiants à la connaissance, à la complexité et à la beauté du monde, leur offrir un Web géré, monitoré, expliqué par un assistant virtuel programmé sur la base de la sensibilité humaine, de sa soif de justice, de son besoin de beauté et des habiletés analytiques de l'intelligence artificielle. La totalité du Web serait non seulement à notre portée, comme elle l'est aujourd'hui, mais le serait au travers d'un prisme éthique, pédagogique et artistique. »

Plus loin, il écrit aussi : « L'enseignant, la professeure, le chercheur, la directrice de thèse devront continuer à exister, mais différemment. Leur tâche ne sera plus celle de la gestion de la classe, de la production d'examens, de la transmission partielle des connaissances, mais bien celle de la métacognition, de la maturation et de la transmission de la sagesse ; celle aussi de la production de mondes et d'assistants virtuels. »

L'être humain intellectuellement et émotionnellement augmenté

L'auteur suggère d'accueillir les nouvelles technologies, profondément transformatrices, à bras ouverts (malgré le lot de confusion et de difficultés que cela entraînera). Il évoque plusieurs fois le concept de centaure, cet être humain qui fusionne en quelque sorte à la machine, être dont l'intelligence et la sensibilité sont augmentées. Il s'enthousiasme par rapport à cette possibilité.

Je salue l'idée d'accepter les changements, de célébrer et d'encourager l'influence réciproque entre l'homme et la machine, mais je ne suis pas, comme l'auteur, prêt à accepter la transformation de l'homme à ce point. Certes, dans un futur plus ou moins rapproché, des êtres seront un savant mélange humain/machine. C'est inévitable ; Elon Musk y travaille même. Mais est-ce que cela sera pour tout le monde ?

Certains humains hypersensibles peuvent tout ressentir « trop » intensément : empathie, émotions, lumière, son, etc. Certains cerveaux brillants abritent des connexions tellement rapides et intenses que leurs propriétaires en deviennent submergés et fatigués. Qu'adviendrait-il si une sensibilité et une intelligence étaient multipliées par dix, par cent, par mille ? Serait-ce humainement tolérable ?

Je crois que l'être humain, malgré son imperfection et son intelligence faisant parfois pâle figure en comparaison des IA les plus sophistiquées, regorge de potentiel. Même si Lee Sedol s'est fait battre à plate couture par AlphaGo, il a été capable du « coup 78 ».

Évidemment, on ne peut pas savoir à quoi ressemblerait un être humain dont l'esprit a fusionné à l'intelligence artificielle. Dans tous les cas, Dyens nous peint ses vues optimistes sur le sujet, de la plus éloquente des manières.


Je ne suis pas du genre à décerner des étoiles quand je parle d'un livre sur mon blogue, mais celui-ci en mérite bien quatre.

★★★★

mardi 10 décembre 2019

Ouvrir son cœur [texte mis à jour]



Je ne peux pas, pour l'instant du moins, prétendre au statut de critique, dans la mesure où je ne parle que des livres que j'aime.

Que dire à son sujet, ce livre ? C'est beau, c'est tendre, derrière une certaine dureté qu'a la narratrice. C'est un exercice d'introspection ravissant, douloureux, un exercice salubre, qui a, sans doute vu son honnêteté, la force d'être sans longueur.

C'est le récit autobiographique, mais pour ainsi dire morcellaire, d'une personne normale. Ou pas si normale, au sens où elle est et se découvre, dès son jeune âge, introvertie, différente, rejetée, atteinte de strabisme ; et, comme elle l'apprend plus vieille, de TDAH.

C'est donc l'histoire, racontée à la première personne, d'une fille qu'on suit de l'enfance à l'âge adulte. Enfant, comme on l'apprend entre autres choses, elle habite dans une petite ville, où son père travaille à l'usine Domtar — l'emploi tant convoité du coin. Adulte, on la suit jusqu'à l'université, où ce n'est pas facile d'entrée de jeu. Tout cela pourrait sembler banal, mais c'est narré avec une calme force découlant de l'authenticité du récit de soi.

Au fil des pages, on a vraiment l'impression de la connaître, du moins d'apprendre à le faire, et de devenir son ami ; alors qu'enfant, d'ailleurs, il lui arrivait d'être écartée par sa lumineuse camarade, qui semblait avoir honte d'elle. Revanche littéraire ?

Au demeurant, au sein même du livre, l'auteure décrit son projet de la sorte :

« Dans un tel lieu de vérité, je croyais qu'il serait possible de rejoindre l'autre. Je n'étais pas assez sotte pour croire que j'inventerais ce lieu. Je voulais le représenter. J'espérais y rencontrer d'autres humains. J'espérais que ce livre, par ce chemin, me conduirait vers les autres, vers mes semblables.

Mais ce lieu n'existe pas, et je ne peux pas l'inventer. »

Au contraire, je trouve que ce volet de l'exercice, parmi d'autres, est réussi.

Je pense que ce livre a le potentiel de plaire aux introvertis, aux hypersensibles qui refoulent, à quantité de marginaux, qui s'y reconnaîtront.

Durant ma lecture, en parallèle, je ne pouvais pas m'empêcher de repenser à mes propres amitiés dans l'enfance, dans l'adolescence. J'évoquais en moi-même quantité de souvenirs.

La formule d'écriture est intéressante : il n'y a pas de chapitres, mais plutôt, des fragments (de très courts chapitres, au nombre de 255, il me semble). Cette forme sied habilement le dessein du livre, qui est de restituer des souvenirs : c'est souvent ainsi que la mémoire fonctionne, par succession de subites remémorations qui éclairent des moments de notre vie.

Mais encore ? Pour le style ? Je sortais de La bête creuse de C. Bernard, dans laquelle je m'étais replongé. C'est un livre publié par la même maison d'édition. Par contraste (évidemment), le style m'y semblait très simple. C'est en fait une belle plume, une voix littéraire maîtrisée. La petite musique de ce livre, elle n'est pas dans les mots esthétiquement parlant, elle n'est pas dans une recherche du style, c'est donc aux antipodes du livre précédemment mentionné. Mais la petite musique est là. Elle est émotionnelle. La partition sur laquelle elle est jouée, c'est la connivence qui s'est établie entre l'auteure et le lecteur, c'est l'honnêteté. La musique qui fait que notre cerveau accroche, c'est l'exercice d'introspection, douloureusement honnête. D'ailleurs, elle écrit ceci, qui résume bien : « J'essayais de créer un langage, une manière de dire et de raconter qui établissent une communication meilleure, plus juste, et moins embarrassée par le désir de se mettre en valeur, de se représenter comme quelqu'un qui n'a jamais été nu, qui n'a jamais été souillé, qui n'a jamais eu honte. Un livre qui aurait annulé la possibilité du mensonge, même du mensonge par omission. »

Et même si on ne lit pas ce livre pour son style, parfois, on se détrompe, en tombant sur de beaux passages comme celui-ci, qui font sourire : « On était tard dans l'été, l'herbe avait jauni. Une journée normale du mois d'août, très chaude, mais pas insoutenablement humide, au ciel pâli, pleine de lumière couleur paille. »

Il est question d'une haute maîtrise du français, mais pas de pirouettes stylistiques.

C'est cela qui est cela. Lecture chaudement recommandée !

Note : J'ai mis à jour cette critique, car mon premier jet n'était pas fidèle à tout ce que contient ce livre d'important, et à mes impressions.

dimanche 10 décembre 2017

La bête creuse




Du génie, cette brique. Pour autant que je puisse en capter la dense et complexe essence. Je m'en suis tapé le tiers jusqu'ici, en plus de maints extraits dans le désordre. [C'est longtemps après, en décembre 2019, que j'ai terminé ma lecture, alors que je ne croyais jamais en venir jusqu'au bout.] C'est foisonnant, attention! Pour quelqu'un affligé d'un TDA, avec ou sans H, attache-toi. Mais c'est bien. Car c'est un délire, un délice poussé jusqu'au bout. Il ne se justifie jamais, pas de coup de tête en arrière pour voir si le lecteur est toujours là, il fonce. On finit par le suivre, on court derrière lui. Beau mélange, savante et fluide agglomération de langage vernaculaire gaspésien et de grand français fort ficelé; jamais on ne voit d'inconfortable démarcation. Phrases qui brillent comme de subjuguants miroirs quand on pense avoir décroché. Tout un univers au demeurant dont on ne se lassera pas de découvrir les maintes portes. L'histoire - au sujet de laquelle vous aurez des détails dans une critique; ceci en est presque une, c'est surtout l'expression d'un coup de cœur - n'est pas ce qui m'interpelle le plus: la formidable maîtrise de la langue m'épate. Somme toute, je voulais dire que c'est ça, pour moi, un vrai écrivain, ou un écrivain tout court, sinon je pêche par pléonasme. C'est aussi le genre de monde comme ça que je veux remercier d'exister.

Cela dit, La bête creuse? C'est quoi, cette obsession, avec le mot bête? La bête à sa mère, La bête et sa cage, Abattre la bête... Le corps des bêtes... Y a là la trilogie de Goudreault, ça en fait plusieurs d'un coup évidemment, mais n'empêche! Il me semble avoir vu un autre titre comprenant ce mot, très récemment... C'est bête, je me rappelle plus c'est quoi.

dimanche 9 décembre 2012

Un excellent livre

J'ai tellement pris de plaisir à le lire — c'est vraiment comme si on y était — que je me suis procuré une édition spéciale accompagnée d'un CD hommage à Boris Vian.

S'il y a bien une confluence de temporalité et d'espace où j'aurais aimé évoluer en tant qu'artisan littéraire, c'est celle-là.

Être nostalgique d'une époque où l'on n'a pas vécu : c'est fort.



mardi 14 février 2012

La Troisième Voie




On doit parfois m'estimer toqué. Je n'écris à peu près rien au sujet des livres que j'ai lus. Néanmoins, mes billets parlent de livres que j'aimerais lire ou ai à moitié lus. Ce bouquin blanc, je ne l'ai lu qu'au quart environ. Mais déjà, mon cerveau est joyeusement parasité, séduit par la voix de son auteur, conquis intellectuellement. Rafael Horzon est l'un de ces êtres que j'admire parce que son intelligence se démène sans relâche dans ce monde boudeur et borné; aussi réussit-il à rebondir de façon sans cesse plus cocasse, et cela me fait fatalement rire.

Or, je n'en peux plus! Il faut que je vous entretienne au sujet de cette curiosité d'homme, de ce mégalomane qui fait preuve d'autodérision. Ce livre parle donc?... D'un destin singulier et excessif, estampé par la fureur de l'imagination. Comment résumer la vie d'un homme qui, très jeune, fonde sa propre Académie du Savoir après avoir quitté l'école, qui s'éparpille dans la création d'entreprises toutes plus loufoques les unes que les autres (par exemple, un magasin de meubles qui ne vend que des étagères), qui veut écrire le Compendium du Savoir (un condensé de tous les savoirs de l'humanité)? Les galipettes intellectuelles et les initiatives drolatiques n'en finissent plus. J'ai lu si peu de ce livre, et pourtant, j'ai l'impression d'en avoir lu un énorme, déjà!

Le tout est approximativement un roman. Cet ouvrage est classé, en librairie, dans la catégorie «Témoignages et faits vécus» — mais détrompez-vous, à tout prendre, c'est un roman. Il possède des qualités littéraires indéniables. La traduction de l'allemand au français permet d'apprécier un grand talent chez Monsieur Horzon.

Il s'agit donc d'un homme qui raconte sa vie. Rafael, au début de la vingtaine, s'ennuie dans son cheminement scolaire, bien qu'il soit un élève brillant. Son intellect plane trop haut. Il doit constamment bouger, trifouiller l'existence d'une nouvelle façon.

Certains manuscrits, excellents, se donnent en spectacle dès qu'on les feuillette. En revanche ce recueil de folâtreries, si dense en aventures et en bêtises, est presque un voyage initiatique. Créer son propre courant, défricher la vie devant soi dans un style unique: c'est la Troisième Voie, dont Rafael Horzon parle. Avenue qui est inspirante, et que je veux moi-même emprunter!

Ainsi, si ce livre blanc comme le sucre est si plaisamment fantasque, pourquoi n'en ai-je pas achevé la lecture? Je redoute le deuil. Lorsqu'un livre comme celui-là a été lu en entier, on regrette amèrement de ne pas en trouver un autre similaire. Bien que le rythme soit effréné, je fais l'effort de lire doucement, afin de déguster.

Courez, oui, courez acheter! — il est facile à identifier, étant entièrement albâtre. L'un des objectifs d'un livre blanc, c'est d'inciter ses lecteurs à prendre une décision favorable quant à un sujet donné. Le thème, ici, c'est son auteur lui-même, et, naturellement, sa folle vie. Personnellement, j'achète. Je parie sur ce type. Car il est à lui seul une entreprise ambulante.

En prime, une vidéo. Dans son regard apparemment sérieux, saurez-vous déceler toute son espièglerie?