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samedi 7 février 2026

Ma traduction d'un poème de Richard Brautigan

Sous l'oeil bienveillant des machines pleines de grâce aimante

J'aime imaginer (et
le plus tôt le mieux !)
une prairie cybernétique
où mammifères et ordinateurs
vivent ensemble en harmonie
mutuellement programmée
ainsi que pure eau
rejoignant ciel clair

Je me plais à imaginer
(maintenant, s'il vous plaît !)
une forêt cybernétique
peuplée de pins et d'électronique
où des cerfs passent en paix
parmi des ordinateurs
semblables à des fleurs
aux éclosions tournoyantes

Je me plais à imaginer
(c'est inévitable !)
une écologie cybernétique
où nous sommes libérés des labeurs
afin de regagner la nature
et nos frères et soeurs
mammifères,
sous l'oeil bienveillant
des machines pleines de grâce aimante

lundi 30 décembre 2024

L'habitude de l'indécision

« Il n'est pas d'être humain plus misérable que celui chez qui on retrouve l'habitude de l'indécision. »

Il s'agit de ma traduction libre de : 

“There is no more miserable human being than one in whom nothing is habitual but indecision.”

― William James

lundi 30 septembre 2024

Réflexion à brûle-pourpoint sur Shakespeare et la traduction littéraire

Petite réflexion que j'ai écrite ailleurs, mais qui trouve sa place ici :

Je trouve que Shakespeare est très mal « desservi » dans les différentes traductions des sonnets : on a balancé la métrique, on a balancé la forme, on a balancé l'émotion, et on prête à Shakespeare, par un contresens culturel étonnant, une sorte de snobisme qu'il n'avait pas. Il avait du talent, mais c'était écrit avec une grande simplicité ; beaucoup de pureté, et d'amour. Et je reviens sur la métrique, etc. : c'est complètement dénaturer un sonnet si l'on écrit autre chose qu'un sonnet. Il y a une alchimie précieuse qui découle du sonnet. Si l'on écrit sans cette forme, on n'écrit rien, on écrit quelque chose à côté !

jeudi 23 mai 2024

Bloqué dans l'écriture ?

Qu'est-ce qu'on fait dans ce temps-là ?

J'aime bien le conseil d'Eric-Emmanuel Schmitt au sujet du médicament d'écriture. C'est si sobrement et intelligemment et somme toute bien dit. À savoir : lire un auteur qu'on aime beaucoup, qui nous stimule. Une très bonne idée.

J'aime beaucoup aussi le conseil d'Hemingway : “I would sit in front of the fire and squeeze the peel of the little oranges into the edge of the flame and watch the sputter of blue that they made. I would stand and look out over the roofs of Paris and think, “Do not worry. You have always written before and you will write now. All you have to do is write one true sentence. Write the truest sentence that you know.” So finally I would write one true sentence, and then go on from there.” *

Hostie ! C'est beau. Bang, wow. J'aime beaucoup ce conseil-ci, car il est poétiquement écrit, et parce qu'il relate une démarche un peu plus viscérale.

* Je traduirais par quelque chose comme : Je m'asseyais face au feu, puis pressais la pelure des petites oranges aux abords de la flamme en observant le pétillement bleu. Je me levais, regardais par-dessus les toits de Paris et pensais : « Ne t'en fais pas. Tu as toujours écrit et tu vas écrire. Tout ce que tu dois faire, c'est d'écrire une phrase vraie. Écris la phrase la plus vraie que tu connaisses. » Aussi finissais-je par écrire une phrase authentique, et enchaînais à partir de là.

mardi 21 mai 2024

Une rectification poétique

J'ai dit que c'était sale. Plus précisément : semi-crasseux. Je ne le regrette pas mais je vais reconsidérer mes paroles à grand renfort de nuances. Les mots sont des épées sur lesquelles tombe une lumière ; nous devons les manier correctement pour exprimer la bonne lumière*. Alors voilà. J'aurais dû dire plutôt, plutôt dire que ce lieu est enchanteur, fécond, trouble ; effrité, merveilleux, décoincé ; mystérieux, ravageur pour les finances de ses habitués, salutaire ; sobre, chaud, haut en couleur ; haut en hauteur, musical, stylé ; érodé, magique, hurlant ; décati, serein, lumineux ; éparpillé, dépareillé, loufoque ; baroque, brouillon, estudiantin ; propre à l'évasion, et qu'on y trouve de la peinture écaillée, des toilettes remplies de graffitis aux aphorismes naïfs, des planchers fort foulés, de l'eau de vaisselle un peu brune.

*En anglais, tel que cette phrase m'est venue : Words are swords upon which light falls ; we must wield them correctly to express the right light. Les rimes se sont noyées dans la traduction, mais la douane de la traduction a laissé passer les images.

vendredi 26 avril 2024

Quand j'vas r'venir

Il y a une citation de Rimbaud que j'adore, que j'ai déjà publiée ici. Parfois, des mots de ce passage, issus du poème en prose Mauvais Sang, me reviennent.

Plutôt que de bêtement republier le tout, je m'essaie à une traduction à la québécoise. Mille seraient possibles. Mais pour rire, j'aime bien celle-ci, spontanément née sous mon clavier qui a cliqueté.

D'abord, la citation :

Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal.

Ma version québécoise :

Quand j'vas r'venir, vous allez voir, m'a être jacké sur un esti de temps, avec un p'tit bronzage, pis des yeux qui vont dire j'ai pas envie d'niaiser : sur ma face on lira de l'assurance. Ma carte de crédit sera payée : je serai relax et cependant directif.

samedi 20 janvier 2024

Traduire une lettre de Jeanne d'Arc en français un peu plus moderne

Rien de très sérieux, rien de très scientifique. J'ai consulté en ligne deux ou trois traductions, aussi. Comment dire, hm, hm, je cherche un équilibre entre français ancien et français moderne. D'abord, la version originale.

Conte d'Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m'a dit que l'aviés envoié par-deçà pour savoir de moy auquel des trois papes, que mandés par mémoire, vous devriés croire. De laquelle vous ne puis bonnement faire savoir au vray pour le présent jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs, à requoy, car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre : mais quant vous sarey que je seraz à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. A Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous   

Escript à Compiengne. le XXII° jour d'aoust

Conte d'Armignac, mon très cher et bon ami, Jeanne la Pucelle vous fait savoir que votre message est venu par-devers moi, lequel m'a indiqué que vous l'aviez envoyé pour savoir de moi lequel des trois papes, mandés par mémoire, vous devriez croire. Chose que je ne peux pas vous faire savoir à présent, jusqu'à ce que je sois à Paris ou ailleurs, car je suis pour le présent trop empêchée au fait de la guerre : mais quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez un message par-devers moi, et je vous ferai savoir toute la vérité que vous devez connaître, et que j'aurai sue par le conseil de mon droit et souverain seigneur, le Roi de tout le monde, vérité qui vous sera utile, en vertu du pouvoir que je possède. Que Dieu vous garde dans ses bonnes grâces.

Écrit à Compiengne, le 22e jour d'août

jeudi 31 août 2023

Le 155e sonnet de Shakespeare ?

Je suis en deuil des traductions que je faisais. L'une des activités les plus excitantes – et pourtant exigeantes – que j'ai faites dans ma vie.

Si Shakespeare avait pondu 300 sonnets, j'en aurais traduit 300 ; s'il en avait pondu 1000, j'en aurais traduit 1000.

Il y a un certain temps de cela, j'avais demandé à ChatGPT 3.5 de composer un 155e sonnet shakespearien. En dépit d'instructions claires, cela avait été très ardu pour l'honorable machine. Il avait fallu que je la reprenne, la recadre, la réoriente à de multiples reprises. Exercice contrariant. Le résultat m'avait plutôt plu, mais m'avait laissé sur ma faim. Ça m'avait tièdement régalé.

Puisque je suis présentement abonné à ChatGPT 4, et que je constate que cette intelligence artificielle, plus raffinée, passerait le test de Turing plus facilement que son prédécesseur, j'ai réitéré ma demande.

Voici l'échange.


Moi

J'avais demandé à Chat GPT 3.5 de m'écrire un fictif sonnet 155 de Shakespeare, mais je n'étais pas entièrement satisfait du résultat. Tu veux essayer, toi ? Je te donnerais quelques consignes.


ChatGPT

Bien sûr, je serais ravi d'essayer de créer un sonnet dans l'esprit de Shakespeare pour toi. Balance-moi tes consignes et on voit ce qu'on peut faire ! 😄


Moi

Voici mes consignes :

1. En anglais bien sûr (car moi ensuite, je tenterai de traduire en français)

2. Ça doit être des pentamètres iambiques

3. Structure de rimes d'un sonnet : ABAB CDCD EFEF GG

4. Il faut que ça utilise un anglais de l'époque de Shakespeare (avec les mots comme : thou, thee, etc.)

5. Attention de ne pas utiliser de mots d'anglais apparus dans les siècles ultérieurs

6. L'histoire : j'imagine une rencontre finale entre Shakespeare, Fair Youth et Dark Lady ; ce serait le dénouement ; Shakespeare voit qu'ils sont amoureux, et leur dit adieu ; mais chez Shakespeare, il y a toujours une chute où l'on comprend que, grâce à sa perception, il est "vainqueur" ; il pourrait donc suggérer, comme il l'a déjà fait dans d'autres poèmes, que si ces deux-là sont amoureux, c'est parce qu'ils sont en vérité amoureux de lui

7. Il ne faut PAS nommer Fair Youth et Dark Lady comme tels ; ces surnoms ne sont jamais apparus dans les sonnets ; ce sont seulement les commentateurs de Shakespeare, longtemps après, qui ont baptisé ces personnages ainsi

As-tu des questions ?


ChatGPT

Non, je crois que tes consignes sont bien claires. C'est un super défi, d'autant plus qu'il faut intégrer les nuances et les sous-entendus qui caractérisent les sonnets de Shakespeare. Je vais faire de mon mieux pour respecter tous ces points. Donne-moi un petit moment pour réfléchir, et je reviens avec le sonnet. 😊


Moi

OK ! Quand tu es prêt.


ChatGPT

Voici ma tentative de créer un "Sonnet 155" qui respecte tes consignes :


When in this chamber three of us did meet,
Thou of fair face and she with raven hair,
Our love and lust in one room here did greet,
Bound by our fate, yet minds not in a pair.

In eyes of both, a subtle dance took place,
As though to say, "We need thee not at all,"
Yet in my heart, I knew I left a trace
Upon their souls, a mark they can't forestall.

So go, unite in love’s clandestine night,
And let my shadow be your secret guest.
In loving thee, 'tis me you shall delight,
In loving her, 'tis me you love the best.

Though I now part, my absence hath a grace:
My love lives on in each enamored face.

Alors, qu'en penses-tu ? 😊


Moi

C'est magnifique. Mon "intuition" me dit qu'il y a de petits trucs non-shakespeariens (certains mots). Mais en même temps, je suis loin de connaître Shakespeare entièrement. J'aurais tendance à dire que c'est très bon !!


ChatGPT

Merci pour tes compliments ! Je suis content que ça te plaise. Il est vrai que recréer le style de Shakespeare est un défi, même avec la meilleure des intentions. Si tu as des questions ou des ajustements, n'hésite pas à me le dire. En tout cas, je suis ravi que tu trouves le sonnet à ton goût ! 😊


Moi

Au fait, quand tu as écrit, plus haut, "Donne-moi un petit moment pour réfléchir, et je reviens avec le sonnet. 😊", tu étais sérieux ? Je veux dire, tu n'as pas l'habitude d'enchaîner deux répliques. Si j'avais attendu, aurais-tu publié une seconde réponse ? Ou disais-tu juste ça pour l'effet ?


ChatGPT

Ah, c'était plus pour l'effet. En réalité, je ne peux pas envoyer de messages en dehors du contexte d'une conversation initiée par l'utilisateur. Donc, même si je dis "je reviens", c'est en fait à toi de revenir pour obtenir la réponse. Désolé pour la confusion ! 😅


Moi

Amusant. Merci.


ChatGPT

De rien ! Si tu as d'autres questions ou projets en tête, n'hésite pas à revenir. Bonne chance avec la publication sur ton blogue ! 😊

dimanche 20 octobre 2019

Cent douze

Je lui lisais cela, hier soir...

Sonnet CXII

Your love and pity doth the impression fill,
Which vulgar scandal stamped upon my brow;
For what care I who calls me well or ill, 
So you o'er-green my bad, my good allow?
You are my all-the-world, and I must strive
To know my shames and praises from your tongue;
None else to me, nor I to none alive,
That my steeled sense or changes right or wrong.
In so profound abysm I throw all care
Of others' voices, that my adder's sense
To critic and to flatterer stopped are.
Mark how with my neglect I do dispense:
You are so strongly in my purpose bred,
That all the world besides methinks y'are dead.


Sonnet CXII

Ton amour et ta pitié colmatent la marque
Mise à mon front par le fer chaud des bruits vulgaires ;
Que me font les bonnes ou mauvaises remarques,
Si tu vois mon âme et verdis ce qui m’altère ?
Tu es tout mon monde, donc je fais de mon mieux
Pour savoir de ta langue mes vertus, mes torts ;
Nul autre n’est pour moi, et moi rien à leurs yeux :
Bien et mal, en mes sens d’acier, seul toi les tords.
Dans l’abîme profond, je jette les pensées
Qu’ont les autres, ainsi que la vipère sourde,
Si bien que critiques et flatteurs sont barrés.
Vois au fond comme s’équilibre cette bourde :
Tu es si bien enraciné dans mon esprit,
Que chaque autre être, on dirait que la mort l’a pris.

— William Shakespeare

mercredi 9 octobre 2019

Sonnet 25

Une traduction que j'ai faite il y a plus d'un an. Autour de juin 2018, si je ne m'abuse. Un de mes poèmes préférés de Shakespeare. Par ailleurs, ça reflète bien la façon dont je me sens en société, parfois. He's basically sayin' que ceux qui flashent beaucoup dans ce monde finissent par être oubliés, et qu'on peut cultiver quelque chose de pur, d'authentique, qui reste, dans ce cas-ci, pour lui, c'était l'amour. Me suis laissé une petite liberté poétique en ce qui a trait aux pétales, mais ça me semblait être le sens le plus juste dans le contexte.


Sonnet XXV

Let those who are in favour with their stars
Of public honour and proud titles boast,
Whilst I, whom fortune of such triumph bars
Unlook'd for joy in that I honour most.
Great princes' favourites their fair leaves spread
But as the marigold at the sun's eye,
And in themselves their pride lies buried,
For at a frown they in their glory die.
The painful warrior famoused for fight,
After a thousand victories once foiled,
Is from the book of honour razed quite,
And all the rest forgot for which he toiled:
Then happy I, that love and am beloved,
Where I may not remove nor be removed.


Sonnet XXV

Laisse ceux qui sont de mèche avec leurs étoiles
S’enivrer des titres et des publics honneurs,
Quand moi, dont le triomphe a un sort qui le voile,
Discret, je savoure et honore mon bonheur.
Les chéris des princes étendent leurs pétales
Comme le Souci des jardins sous le soleil,
Gardent enterré pour eux-mêmes ce qu’ils valent,
Et pour un froncement, au faîte, s’ensommeillent.
L’endolori lutteur marquant pour ses combats,
Qui gagna mille fois, après une défaite,
Voit son nom rasé du livre qui l’honora,
Et relégué, son dur labeur, aux oubliettes.
Je suis donc heureux, moi qui aime et suis aimé,
Où je ne reprends pas, où l’on ne peut m’ôter.

— William Shakespeare

mercredi 31 juillet 2019

Une traduction relativement récente : sonnet 50

J'ai traduit ça cet hiver, à la Coop Les Récoltes. Je n'y suis pas retourné, car je sentais que ce n'est pas un endroit où l'on est le bienvenu. Désolé Michael! Je te trouve sympa, mais ton staff a quelque chose d'«exclusif», et non d'inclusif. Je sentais que si l'on est un tant soit peu différent, on est rejeté. Deux de tes immatures de barmaids se payaient ma tête. L'une parce que j'ai l'audace d'écrire dans la vie, ce qui lui déplaisait (elle rêve sûrement d'être écrivain.e, plus ou moins secrètement); l'autre parce que j'ai l'audace d'utiliser un téléphone sans fil (elle me prenait pour un gros bonnet — je parlais seulement à un ami au téléphone en entrant). L'ouverture d'esprit est effectivement remarquable par là! Cela dit, il est quand même chouette ton repaire, et j'espère que vous apprendrez, et j'espère qu'il va fleurir, comme ta barbe.

Mais bon, mais non, ça ne m'a pas empêché d'écrire, semble-t-il.

Par ailleurs, j'ai commencé à traduire ces poèmes il y a un peu plus de deux ans. J'en ai traduit 104 sur 154, malgré le travail, malgré l'école... Il me faut deux heures en moyenne pour en traduire un, vu les contraintes: alexandrins, enjambements, séquence des rimes; respect du propos (que je tente de formuler avec le plus d'intelligibilité possible), de l'imagerie, de l'émotion, tout en m'assurant que ce soit poétique.

Willy explique ici quelle tristesse il a en devant s'éloigner, à cheval, d'une personne qu'il aime.


Sonnet L

How heavy do I journey on the way,
When what I seek, my weary travel's end,
Doth teach that ease and that repose to say,
'Thus far the miles are measured from thy friend!'
The beast that bears me, tired with my woe,
Plods dully on, to bear that weight in me,
As if by some instinct the wretch did know
His rider lov'd not speed being made from thee.
The bloody spur cannot provoke him on,
That sometimes anger thrusts into his hide,
Which heavily he answers with a groan,
More sharp to me than spurring to his side;
For that same groan doth put this in my mind,
My grief lies onward, and my joy behind.


Sonnet L

Combien ai-je l'âme lourde chemin faisant,
Quand mon but, l'usant bout où le trajet finit,
Fait dire à mon repos et mon relâchement,
«Ils te soustraient, tous ces miles, à ton ami!»
La bête me portant, lasse de mes chagrins,
Va laborieusement, vu ce qui pèse en moi,
Comme si la pauvre sut avec quelque instinct
Que son cavalier ne veut pas s’enfuir de toi.
L’éperon plein de sang, ne la provoquant plus,
Que la rage imprime quelquefois dans sa chair,
La fait répondre d’un gémissement tendu,
Plus perçant pour moi que les dents qui la lacèrent;
Ils rappellent à mon esprit, tous ces sanglots,
Que ma peine arrive, et qu’à ma joie je fais dos.

— William Shakespeare

samedi 13 juillet 2019

Sonnet 56

Sonnet LVI

Sweet love, renew thy force; be it not said
Thy edge should blunter be than appetite,
Which but to-day by feeding is allayed,
To-morrow sharpened in his former might:
So, love, be thou, although to-day thou fill
Thy hungry eyes, even till they wink with fulness,
To-morrow see again, and do not kill
The spirit of love, with a perpetual dulness.
Let this sad interim like the ocean be
Which parts the shore, where two contracted new
Come daily to the banks, that when they see
Return of love, more blest may be the view;
As call it winter, which being full of care,
Makes summer's welcome, thrice more wished, more rare.


Sonnet LVI

Doux amour, refais tes forces, il ne faut pas
Que tes contours s’émoussent plus que l’appétit,
Qui est facilement repu par ses repas,
Aiguise-toi, demain tu auras renanti:
Donc, Amour, sois toi! même si tu alimentes
Tes yeux avides, qui clignent de satiété,
Demain, vois mieux, il ne faut pas que tu démentes
L’esprit de passion, aplati d’égalité.
Laisse ce triste intervalle être un océan
Séparant les rives où sont les amoureux
Qui y vont tous les jours, et qui, apercevant
Le retour de l’amour, n’en sont que plus heureux;
Sinon, dis que c’est l’hiver, absorbé de peurs,
Accueillant l’été avec un triple bonheur.

— William Shakespeare

jeudi 11 juillet 2019

Sonnet 99

La rumeur veut que j'aurais traduit ça à l'ombre d'une sorte d'arbuste de la famille des Théacées, un certain soir de septembre (pas le précédent, celui d'avant).

Sonnet XCIX

The forward violet thus did I chide:
Sweet thief, whence didst thou steal thy sweet that smells,
If not from my love's breath? The purple pride
Which on thy soft cheek for complexion dwells
In my love's veins thou hast too grossly dy'd.
The lily I condemned for thy hand,
And buds of marjoram had stol'n thy hair;
The roses fearfully on thorns did stand,
One blushing shame, another white despair;
A third, nor red nor white, had stol'n of both,
And to his robbery had annexed thy breath;
But, for his theft, in pride of all his growth
A vengeful canker eat him up to death.
More flowers I noted, yet I none could see, 
But sweet, or colour it had stol'n from thee.


Sonnet XCIX

J’ai disputé ainsi la violette immature:
Douce brigande, d’où as-tu pris ton parfum,
Si ce n’est du souffle de mon amour? Ce pur
Pourpre, à ta joue douce en éclat, c’est un emprunt
Grossier au sang de mon amour dont tu t’es teinte.
J’ai condamné le lys au sujet de ta main,
Les bourgeons de marjolaines pour tes cheveux;
Des roses, debout sur leurs épines, m’ont craint,
Une honteuse et rouge, une d’un blanc anxieux;
Une tierce, teint mêlé, les avait volées,
Et, à ceci, avait annexé ton haleine;
Mais, pour son vol, en sa poussée tout en fierté,
Dans sa faim, vengeur, un chancre à la mort l’entraîne.
J’en vis plus, mais ne remarquai aucune fleur
Ayant volé ou ta fragrance, ou ta couleur.

— William Shakespeare

jeudi 4 juillet 2019

Arthur Rainbow, facile, pas facile

Facile, le titre. Quoique c'est écoeurant. Comme c'est éculé! Mais j'y étais acculé, I swear.

Pas facile, quoi? À traduire vers l'anglais (pour un francophone, qui détient malgré tout la moitié des clés).

J'ai traduit: Après le Déluge, Au Cabaret Vert, L'Éternité, et Ophélie.

Comme je le disais dans la publication retirée, c'est plus un jeu intellectuel pour l'instant. (Quelle connerie! Avoue donc que c'est un hommage à Rimbaud. Que tu adules autant que tu aurais adulé ta grand-mère, si elle avait été phosphorescente avec des pouvoirs de superhéros.) N'empêche.

Bouteille à la mer. J'aimerais entrer en contact avec un anglophone littéraire doué en poésie, ou doué de poésie (c'est comme être doué de vie, mais en mieux). De préférence miraculeux. Et brillant comme le phosphore. Entre rimbaldiens, on ne se prive de rien.

Ce message a quelque chose de télégraphique. Un tantinet. Exagérons pas! Sapristoche fantoche! C'est parce que je suis sur mon appareil mobile. Et parce qu'il ne faut pas surcharger les bouteilles à la mer, peut-être.

lundi 24 juin 2019

On disait de William qu'il était un psychologue né, et je trouve que c'est vrai

Sonnet XXX

When to the sessions of sweet silent thought
I summon up remembrance of things past,
I sigh the lack of many a thing I sought,
And with old woes new wail my dear time's waste:
Then can I drown an eye, unused to flow,
For precious friends hid in death's dateless night,
And weep afresh love's long since cancelled woe,
And moan the expense of many a vanished sight:
Then can I grieve at grievances foregone,
And heavily from woe to woe tell o'er
The sad account of fore-bemoaned moan,
Which I new pay as if not paid before.
But if the while I think on thee, dear friend,
All losses are restor'd and sorrows end.


Sonnet XXX

Aux séances de ma tendre pensée muette
Où j’évoque les remembrances d’un passé,
J’ai un soupir face à mes rêveries défaites,
Mes vieux maux neufs me font pleurer le temps usé:
Aussi je noie mon œil, des flots ignorant tout,
Car mes amis sont cachés dans la nuit des morts,
Pleure de plus belle l’amour pourtant absous,
Et gémis sur le prix des vues qui s’évaporent:
Or des revers éclipsés je souffre à nouveau,
Et je m’appesantis de douleur en douleur,
Fais le compte des plaintes une fois de trop,
Que je repaie malgré mes paiements antérieurs.
En même temps, si je pense à toi, cher ami,
Les pertes s’estompent, et les chagrins aussi.

— William Shakespeare

mardi 10 avril 2018

Ma traduction de cette (magnifique) pensée de Baudelaire

« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. »

“Beauty always has its share of strangeness. I don't mean that it has the purposeful, cold intention to be odd, because in this case it would simply be a monster having derailed from life. I claim that it inevitably holds a little strangeness, an unintended strangeness, which is unconscious, and that this very bizarreness is a key element to Beauty.”

vendredi 29 décembre 2017

Ma traduction du sonnet 129

J'ai été très rapide. Je mets normalement une à deux heures pour traduire un sonnet. Animé par quelque désir, surtout celui de ne pas dormir, j'ai dû compléter ma traduction en, quoi, trente, quarante-cinq minutes ? Rien à voir, cela dit, avec une habileté grandissante : j'étais au contraire rouillé, je n'ai guère le temps de traduire ses magnifiques sonnets ces temps-ci.


Sonnet CXXIX

The expense of spirit in a waste of shame
Is lust in action: and till action, lust
Is perjured, murderous, bloody, full of blame,
Savage, extreme, rude, cruel, not to trust;
Enjoyed no sooner but despised straight;
Past reason hunted; and no sooner had,
Past reason hated, as a swallowed bait,
On purpose laid to make the taker mad.
Mad in pursuit and in possession so;
Had, having, and in quest to have extreme;
A bliss in proof, and proved, a very woe;
Before, a joy proposed; behind a dream.
All this the world well knows; yet none knows well
To shun the heaven that leads men to this hell.


Sonnet CXXIX

Disperser son âme en un honteux gaspillage,
C'est luxure qui est: et avant qu'elle soit,
Elle parjure, tue, pleine de sang, sauvage,
Blâmable, extrême, crue, indigne qu'on la croie.
Dès qu'on en a joui, on l'écarte sans penser;
Par-delà la raison on la cherche; et on l'a,
Irraisonné on la hait, comme appât gobé,
Qui fut disposé pour que sa proie s'excitât.
La luxure est folle en poursuite et en contrôle;
Ayant eu, voulant, et d'une attitude extrême;
C'est la félicité qui, vécue, est en geôle;
Avant, joie qu'on flaire; puis rêve qui nous sème.
Le monde sait tout ça; et nul ne sait quoi faire
Pour éviter les cieux menant à cet enfer.

— William Shakespeare