samedi 25 mai 2024

Un aut' - micro-poème en prose

Le point languide de miracle, tu le sens en toi. Il ne te dévorera pas, pas plus que tu ne le dévoreras. Un miracle est avant tout un bourgeon.

Vers qui dormaient dans un calepin

J'ai dû écrire ça entre trente-cinq et récemment.

J'ai tout dans la vie
Sauf une prière
Droite, régulière, simple

Maximes en fleurs
Sur un crâne mou

L'âge nous donne
L'air sage
Mais seulement l'air

jeudi 23 mai 2024

Bloqué dans l'écriture ?

Qu'est-ce qu'on fait dans ce temps-là ?

J'aime bien le conseil d'Eric-Emmanuel Schmitt au sujet du médicament d'écriture. C'est si sobrement et intelligemment et somme toute bien dit. À savoir : lire un auteur qu'on aime beaucoup, qui nous stimule. Une très bonne idée.

J'aime beaucoup aussi le conseil d'Hemingway : “I would sit in front of the fire and squeeze the peel of the little oranges into the edge of the flame and watch the sputter of blue that they made. I would stand and look out over the roofs of Paris and think, “Do not worry. You have always written before and you will write now. All you have to do is write one true sentence. Write the truest sentence that you know.” So finally I would write one true sentence, and then go on from there.” *

Hostie ! C'est beau. Bang, wow. J'aime beaucoup ce conseil-ci, car il est poétiquement écrit, et parce qu'il relate une démarche un peu plus viscérale.

* Je traduirais par quelque chose comme : Je m'asseyais face au feu, puis pressais la pelure des petites oranges aux abords de la flamme en observant le pétillement bleu que cela créait. Je me levais et regardais par-dessus les toits de Paris et pensais : « Ne t'en fais pas. Tu as toujours écrit et tu écriras maintenant. Tout ce que tu es tenu de faire, c'est d'écrire une phrase vraie. Écris la phrase la plus vraie que tu connaisses. » Aussi finissais-je par écrire une phrase authentique, et enchaînais à partir de là.

Patriotes : cette brève chronique m'a marqué

« Patriotes: on a pendu des précurseurs »

L'histoire, je veux la connaître plus et mieux. Tout le monde devrait y aspirer, ne serait-ce qu'un peu. Ce texte nous en offre une excellente occasion !

Lapidaire exclamation, mais tout l'intérêt se trouve dans l'édito ci-haut.

mardi 21 mai 2024

Une rectification poétique

J'ai dit que c'était sale. Plus précisément : semi-crasseux. Je ne le regrette pas mais je vais reconsidérer mes paroles à grand renfort de nuances. Les mots sont des épées sur lesquelles tombe une lumière ; nous devons les manier correctement pour exprimer la bonne lumière*. Alors voilà. J'aurais dû dire plutôt, plutôt dire que ce lieu est enchanteur, fécond, trouble ; effrité, merveilleux, décoincé ; mystérieux, ravageur pour les finances de ses habitués, salutaire ; sobre, chaud, haut en couleur ; haut en hauteur, musical, stylé ; érodé, magique, hurlant ; décati, serein, lumineux ; éparpillé, dépareillé, loufoque ; baroque, brouillon, estudiantin ; propre à l'évasion, et qu'on y trouve de la peinture écaillée, des toilettes remplies de graffitis aux aphorismes naïfs, des planchers fort foulés, de l'eau de vaisselle un peu brune.

*En anglais, tel que cette phrase m'est venue : Words are swords upon which light falls ; we must wield them correctly to express the right light. Les rimes se sont noyées dans la traduction, mais la douane de la traduction a laissé passer les images.

lundi 20 mai 2024

Appel à la renaissance de la blogosphère (2)

Je vous livre ça tout à trac à partir du café semi-crasseux mais ô combien joyeux où j'ai coutume de me stationner le séant.

Donc, donc, don-que.

Je trouve ça – et vous partagez sans doute mon sentiment – un peu triste ce qu'il advient des blogues. Les blogues étaient, il y a de ça une décennie et plus, des lieux d'échanges formidables.

Je propose donc...

Une brève réflexion sur le sujet : Comment les blogues sont-ils devenus des presque-déserts esthétiques ? À mon avis, quand un grand nombre de joueurs, pour les appeler ainsi, ont retiré leurs billes du jeu (en migrant vers les médias sociaux), les blogueurs restants se sont un peu recroquevillés. Ils ont dès lors décidé d'utiliser leurs blogues moins comme vecteurs vivants, et plus comme vitrines sur leur travail. Astucieuse reconversion. Mais est-ce que ça doit rester ainsi ?

Répertorier les blogues toujours vivants qu'on aime. Je peux ainsi nommer : La Gambade, Parenthèse vidéoludique, L'arc volcanique, Poésie de Mokhtar El Amraoui et autres voyages, le blogue de Pattie O'Green, Mes Biscuits Préférés...

On peut se demander : jusqu'où pousser l'exercice ? Par exemple, il y a le blogue Your Rainforest Mind que j'apprécie beaucoup ; c'est pas précisément un blogue local, encore moins un blogue tel qu'on le conçoit ici dans le cadre de cette réflexion, mais j'avais le goût de le mentionner quand même.

Ensuite, sort-on le défibrillateur ? C'est-à-dire : pourrions-nous ressusciter de vieux blogueurs ? (En leur écrivant un mot, par exemple. Ça pourrait leur redonner le goût d'écrire.) Je pense à : Rainette, Laure Kalangel, Helena Blue, Le plumitif – de chez Au bout de tout –, Alexandre – auteur de procyon[idées] –, Éric McComber, Vincent Demers (Un sou noir)...

Par ailleurs, comment stimuler les échanges ? Je propose, par exemple, qu'on crée un truc un peu plus officiel intitulé « Appel à la renaissance de la blogosphère » justement (ou autrement), où l'on se dit : OK, je vais aller visiter X Y Z blogues que je connais moins, pour essayer de relancer l'influx, et inviter les gens à participer aussi.

Pour les moins actifs / inactifs, l'objectif pourrait également être de faire un certain nombre de publications.

Pourquoi ne pas organiser un truc en personne, éventuellement, si le nombre y est, et si notre éparpillement géographique est relativement clément ?

Voiiilààà. Qu'est-ce que vous en pensez ?

samedi 18 mai 2024

Conte écrit il y a quelques mois


Le géant ennuagé


Il était une fois un géant, qui habitait dans un très, très petit village (en vérité, ce village était petit vu la taille de notre élancé ami). Du moins, quand il demeurait au village, il résidait à côté de celui-ci, pour ne pas l’écraser. Il dormait debout, ou très loin du village, de peur qu’on ne lui voie la tête. Le jeune adulte qu’il était se nommait Bleu-du-Ciel.



Ce village semblait normalement constitué, car on y trouvait : des parents, des enfants, des élus, des déçus, de vieux et de vieilles sages, un forgeron musclé, un abbé, une princesse utile peut-être à une autre histoire, et un archéologue dont le passe-temps était la phylogénétique.


Mais tout cela importe guère. Les gens et leurs titres, que signifient-ils ? Rien, s’ils sont méchants. Les découvrirons-nous méchants ? Poursuivons la lecture pour le savoir.


Un jour que le village fonctionnait à son rythme monotone et habituel, le géant arriva. Partant de contrées voisines, il pouvait venir en quelques enjambées. La terre tremblait alors. Les habitants du village festoyaient chaque fois. On avait des sentiments partagés : on retrouvait un grand ami, en même temps qu’une personne qu’on aimait beaucoup agacer…


Arrêtons-nous un instant pour le voir, pour se figurer à quel point il était grand. L’église était la plus haute construction du village. Lorsque le soleil était très haut, elle savait produire de longues, longues ombres bien découpées et fraîches ; elle était haute à ce point ! Eh bien, les villageois estimaient que le géant devait être au moins dix fois plus haut qu’elle. Personne n’avait eu le courage d’aller mesurer.


Alors regardons-le. À la hauteur du villageois moyen, on ne voyait, en fait, que ses jambes… On pouvait voir ses immenses genoux… La plupart du temps, ils étaient éraflés, ces genoux… Pourquoi ? Partout où il passait, effrayés, les gens utilisaient des frondes pour les combattre.



Les villageois aimaient beaucoup se moquer de lui, en vérité. De l’amour, pour lui, ils en avaient… Mais c’était un amour bien enfoui, presque invisible. Comprimé sous le poids du temps. Seuls les enfants, parfois, y allaient d’élans d’affection, qu’ils apprenaient à agrémenter d’injures, au fil de leur croissance (surtout lorsqu’ils voyaient qu’ils n'atteindraient jamais la taille du géant).


Aujourd’hui, les villageois avaient réservé de belles injures, et des plus salées, de même que des tours des plus pendables, pour le géant.


Arrivé devant le village, il baissa la tête. On ne le vit pas, bien sûr, car celle-ci était perdue dans les nuages. Il racla sa gorge, ce qui s’apparenta au tonnerre. Confus, des nuages, plus loin, laissèrent tomber quelques éclairs. Il avait pourtant une voix mélodieuse. Il dit : 


- Bonjour, chers amis !
- Bonjour ! cria-t-on à l’unisson, en bas.
- Aujourd’hui… Aujourd’hui… J’ai envie d’essayer quelque chose de différent…

En bas, marmots aux bras des mères, bedonnants citoyens et farceurs en tous genres se regardaient avec surprise. Qu’allait-il annoncer ? Auraient-ils la chance de faire leurs sales tours ? Le doux vent annonciateur du changement leur murmurait une réponse négative.


- Aujourd’hui, dit le géant… Je vais me révéler à vous…


Ainsi, il procéda à une lente flexion des genoux (on vit qu’il n’avait pas l’habitude). Dans le processus, ses genoux craquèrent, ce qui causa une certaine épouvante dans les cœurs battants.


Assis sur son séant, les jambes en triangle, les mains tenant les genoux, on put le voir entièrement pour la première fois.



Il avait un petit air de chien battu, mais cette crainte et cette souffrance étaient tout bonnement effacées par sa grande beauté. Les villageois avançaient vers lui, avec une grande stupéfaction. Celui dont on s’était moqué avait si belle mine ?


- Eh bien !... Bleu-du-Ciel, je vois que tu as des cheveux blonds, des yeux bleus. Serais-tu un ange ? Avec la tête dans les nuages, on aurait dû y penser !
- Un ange, oui, c’est un ange !
- Mais non, mais non. Je suis seulement un géant.
- On te croyait grossier, avec tes immenses genoux éraflés. Mais tout ce temps-là, tu avais jolie mine…

Bleu était devenu le héros de la journée. Les villageois, pour la première fois, ne lui firent aucun mauvais tour. Ils s’étaient rassemblés autour de lui. Certains s’étaient assis sur lui. On l’écoutait attentivement, comme un sage, comme un voyageur, comme un acteur rentré de tournée.


Bleu, qui avait toujours été méprisé par son village, était maintenant son plus éminent citoyen. Certains notèrent la date, car on estima qu’il y avait là matière à célébrer dans l’avenir. On célébra aussi dans le présent. Une fête bien arrosée eut lieu, jusqu’au soir. Le soir, les « petits points » apparus au ciel, il se sentit généreux. Il s’éleva – tout son corps courbaturé par l’inactivité le fit souffrir – et il entreprit de secouer le ciel. Des étoiles filantes tombèrent de toutes parts.


Lorsqu’il ne resta plus que le maire, le forgeron et une poignée de fous, Bleu-du-Ciel les congédia. Ils devaient être en forme, demain, pour accomplir leurs fonctions dans le village.


- Tu es même d’une grande sagesse, Bleu ! C’est formidable ! Merci d’être ce que tu es !


Quand tout ce beau monde fut parti, il ramassa un maximum d’étoiles filantes tombées, dans le but de les remettre en place. Ce faisant, il songea : « Tout ce temps, je croyais qu’on ne m’aimait point, mais je n’avais qu’à m’abaisser, un petit peu. Je n’avais qu’à descendre, et montrer ma mine. Que suis-je sot ! Ha ! ha ! Me montrer ! C’est tout ce qu’il fallait… » Et une larme lui vint au coin de l'œil.


Étendu dans un champ derrière le village – plus près qu’il n’en avait jamais dormi, n’ayant plus peur de se montrer –, il songea à ce qu’il considérait être la plus belle journée de sa vie.


Soudain, il entendit comme un bruit dans l’avoine… Ce devait être un animal qui passait par là. Le bruit se rapprocha.


Il sentit quelque chose le toucher. Il eut d’abord beaucoup de difficulté à voir. Mais il finit par distinguer une forme humaine.


- Eh ! Que veux-tu, toi ? N’a-t-on pas assez fait la fête ?
- Je suis venu pour te parler, pas te célébrer.
- Que veux-tu dire ? Et qui es-tu ? Je ne te vois pas très clairement.
- Eh bien !... C’est peut-être mieux si tu ne me vois pas entièrement.
- Tu habites bien au village ? 
- Oui, répondit la voix de femme.
- Que me veux-tu ?
- Je veux te mettre en garde.
- Ah bon ! Et comment ?
- Tous ces gens n’étaient pas tes amis, avant… Pourquoi le seraient-ils devenus, maintenant ?
- Ah ! Je vois… Tu es jalouse. J’ai trouvé le succès, et tu es jalouse.
- En fait, je veux seulement te prévenir.
- Me prévenir de quoi, ombre ?
- Du sort qui attend les géants qui passent leur vie assis.
- Je n’ai pas passé ma vie, mais une seule journée, assis.
- C’est pareil. Vous y prenez goût. J’ai habité un autre village, et il y avait un géant, comme toi.
- Allons donc !... Un géant !... Comme moi !... Je n’en ai jamais rencontré.
- Vrai de vrai. Un autre village. Un géant, comme toi. 
- Et puis ?
- Ce géant, pour se faire aimer, s’est régulièrement abaissé au niveau des villageois, plutôt que de vivre sa vie de géant.
- Qu’y a-t-il de mal à s’asseoir ?
- Vous autres géants, avez de la difficulté à vous lever. Je sais avec quelle difficulté tu as soulevé ta carcasse, tout à l’heure.
- C’est le manque d’habitude.
- Pas que. Vous êtes bien pesants, vous géants humains. Le géant dont je te parle, il a fini par ne plus être capable de se lever, à force de passer ses journées assis. Et que crois-tu qu’il est arrivé ? Il n’a plus su se nourrir. Il a maigri, il a dépéri. Lui si beau est éventuellement devenu laid, car il faut se nourrir. Les villageois ont fini par se moquer de lui à nouveau. Et cette fois, ce fut pire, car il ne pouvait pas s'enfuir.
- Mon Dieu !... Tu dis toutes ces choses car tu es, précisément, une trouble-fête. Tu veux me faire peur.
- Non, je veux t’encourager, mon ami… Penses-y. Tu as arpenté les contrées environnantes en te posant sans cesse la même question : pourquoi suis-je anormal ? Comment me faire aimer ?
- C’est vrai, d’accord. Tout le monde se pose ce genre de questions.
- Chez les géants, ces questions prennent des proportions immenses.
- D’accord, supposons que tu dis vrai. Je comprends, tu me mets en garde contre le fait de me prendre pour un homme, et de vouloir vivre à un étage plus bas que celui auquel je suis destiné. Mais que veux-tu que je fasse ?
La vie m’a créé différemment.
- C’est là que j’ai une bonne nouvelle pour toi, dit l’ombre à la voix de femme.
- Je t’écoute.
- Tu as de grandes jambes. Tu peux parcourir le monde. Pourtant, tu restes toujours dans les quelques mêmes contrées. La bonne nouvelle que je veux t’annoncer, c’est qu’il y a plusieurs géants dans ce monde. Pour nous, humains, ils semblent si loin. Pour vous, géants, ils sont plus facilement accessibles qu’à nous. Marche, marche, mon ami… Et tu trouveras…
- Et pourquoi me dirais-tu tout ça ?
- J’ai été amoureuse de ce géant, qui est mort. C’est pourquoi je veux te prévenir.

Bleu-du-Ciel en fut bouche bée.


La créature camouflée par la nuit conclut : 


- Marche, marche dans le monde, mon ami le géant… Ton destin est de trouver les autres géants, pas de t’abaisser aux humains. Tu dois aimer les humains, comme ils devraient t’aimer, mais tu dois trouver tes semblables.



Et la créature s’en alla. Le géant, le lendemain matin, aux aurores, couché sur le dos, le dos chatouillé par l’avoine, se redressa, avec des visions d’espoir et d’or dans les yeux. Il avait adoré se faire ami des hommes, il était heureux d’avoir enfin pu trouver sa place dans le village, mais quelle place, finalement ? Il était trop grand. Enfin, malgré la fête magnifique de la veille, il décida d’aller explorer le monde. Peut-être y trouverait-il, si la créature disait vrai, d’autres géants comme lui…