vendredi 30 décembre 2022

Les rois d'aubaine [pièce de théâtre]

Image que j'ai générée au moyen de Stability AI

Les rois d'aubaine, kessé donc que cela? Une pièce de théâtre sur laquelle j'ai bossé en 2022. J'en ai achevé la rédaction il y a peu de temps.

Je fais exception et la publie ici; d'habitude, je publie mes pièces sur mon autre blogue, le Big Bang à l'envers.

J'ai eu l'idée de cette pièce aux environs de janvier 2022. Pris par l'université en début d'année, je ne pouvais pas m'atteler à la rédaction tout de suite.

L'histoire était à peu près fixée dans ma tête depuis des mois. Et je dois dire que j'ai été étonné en voyant l'actualité se dérouler au fil de l'année... Tantôt avec la royauté ; tantôt avec ce qui s'est produit dans le monde des lettres...

Dans tous les cas, je vous invite à lire cette pièce au format bien spécial ! C'est une pièce de théâtre atypique, aussi je me suis assuré que l'originalité de sa forme n'entrave pas la fluidité de l'ensemble. Trois actes, trois histoires, un fil conducteur.


Les rois d'aubaine

Pièce en trois actes


Personnages:

Acte I

Prince Charles VII
Un devin
Un docteur de théologie
Un garde
Une jeune femme
Un jeune garçon porteur de nouvelles
D'autres gardes
Jeanne
Un accompagnateur

Acte II

Sylvie, patronne
Sarah-Jeanne, designer de renom
Alexandra, designer
Catherine, designer
Simon, nouveau couturier

Acte III

René, un enseignant de littérature, écrivain et éditeur
Louis, idem
Robert, un enseignant d'histoire
Julianne, une poétesse


Prologue

Robert, suivi de Julianne, peu après. Ceux-là mêmes que nous reverrons à l'acte 3.


Robert (entre côté jardin)

Aujourd'hui, chers élèves, je vais vous demander de réfléchir. L'histoire est une science...

Julianne (entre côté cour)

L'histoire? Réfléchir?

Robert

Tu aurais préféré quoi, qu'on présente ça sous l'angle « cours de littérature »?

Julianne

Robert, pourquoi pas? L'angle serait tout aussi valable.

Robert

Julianne, laisse-moi finir. Tu parleras après. (Pause.) Aujourd'hui, chère classe, je vais vous demander de... d'observer. Un roi, qu'est-ce qu'un roi? Les rois ont-ils disparu de la Terre, ou ont-ils changé de forme?

Julianne (rigole)

Monsieur l'historien, arrête de tourner autour du pot. Tu leur dis, c'est une pièce sur les trous du cul narcissiques, on parle pas des rois comme tels. On parle des p'tits chefs, de ce genre de monde là.

Robert

Faux. On commence par illustrer la vie des rois, ensuite on progresse vers du plus moderne. Pis c'est quoi cette idée de leur révéler tout d'un coup?

Julianne

Tu savais qu'au début de Roméo et Juliette, Willy révèle toute l'histoire d'un coup par le biais d'un poème? Bing bang, l'affaire est réglée...

Robert

Je te vois venir.

Julianne

Je suis déjà là, il me semble.

Robert

OK, ma douce Julianne, t'es venue hijacker ma présentation, parce que t'as écrit un poème pour présenter la pièce, pis tu veux nous le lire.

Julianne (sort un papier de sa poche)

Ben là, si t'insistes! Tu me gênes...

Robert

Je t'écoute. Nous t'écoutons.

Julianne

C'est un choeur. Il faudrait qu'on le lise ensemble.

(Robert s'approche. Ils lisent.)


CHŒUR

Rois d'aubaine: comme ces trucs à prix réduit,
Brillants, ils sont en fait de piètre qualité.
Ce sont des m'as-tu-vu, comme tu le déduis.
Et ils s'assemblent, ces as de la fatuité!
De l'autre côté, les princes et les princesses
- Réels -, qui évoluent, avancent dans la boue;
Leurs cœurs chantant, chantant dans leurs étaux sans cesse,
Sont méprisés des « rois » dont la salive bout.
Et cela ne veut pas dire que la nature
Ordonnance les vies humaines par les dons;
Rien de plus venteux que le talent, de moins sûr.
Être moyen dans ses dons, bien sûr!  De cœur, non.
Tu verras, spectateur, que par-delà l'effroi,
Tout cœur fort et fonceur finit par être roi.


Acte I

Scène I

Prince Charles VII. Un docteur de théologie. Un devin. Un garde près d'une porte.

Forteresse royale de Chinon. Future salle de la reconnaissance de Jeanne d'Arc. C'est une grande chambre royale, la chambre du roi. Plafond courbe, très haut. Très éclairé.

Le prince est assis sur son trône, au milieu de la scène.


Charles 

Je n'en peux plus d'attendre. Je dois rencontrer la petite Jeanne. (Se tourne.) Devin?

Devin

Celle-ci est normalement en route.

Charles (tapote l'extrémité de son accoudoir)

Je l'espère...

Docteur de théologie (se lève)

Oh!... Cher dauphin. Voulez-vous vraiment diluer vos derniers espoirs dans cette jeune illuminée?

(Petit rire général - sauf pour Charles le dauphin - qui s'interrompt rapidement.)

Charles

Docteur, elle parle de sauver la France. Et grâce à elle, je pourrais devenir roi.

(Aparté.)

Être roi. Est-ce vraiment mon objectif? N'est-ce pas un but qui est fat?

Docteur de théologie

Cette petite Jeanne... déjà... voyons voir si elle se rend jusqu'à nous... c'est une menteuse, une corrompue du diable!

Charles

Nous verrons, docteur, nous verrons. (Il tapote l'extrémité de son accoudoir à nouveau.) Comment prouver qu'elle dit vrai?

Docteur de théologie

Par toutes les lois du ciel, je peux déjà dire qu'elle ment.

Charles

Elle dit également tirer ses révélations du ciel. Connais-tu tout le ciel, docteur?

Gardien (se tourne vers eux)

J'ai peut-être une idée...

Docteur de théologie

Ah non, pas toi! Puanteur sur pattes! Pas toi; pas d'idée. (Il retire une botte et la lui lance.)

Devin (fait semblant de souffrir, souffle péniblement, s'avance au centre de la scène)

Une... une... une idée me vient... 

Charles

Oui, devin?

Devin (avec un air bêtement énigmatique)

Il faut laisser parler le garde...

Charles

Comment t'appelles-tu, déjà, garde?

Garde

Simon.

Charles

Simon, quel nom futuriste! Et tu crois qu'un homme avec un nom pareil peut exprimer une idée?

Garde

Je crois que cette idée peut faire en sorte que cela fonctionne avec Jeanne. Et cela vous conduira à devenir roi. (En regardant le devin.) C'est l'idée dont je t'avais parlé, tu te souviens?

Devin (va dans l'autre direction, gêné)

Boaaaoaoooff...

Charles (intéressé)

Allez, je t'écoute, noble garde. Dis-moi. Tu as chatouillé mon oreille...

Garde

Il suffirait de lui tendre un piège.

Docteur de théologie (s'exclame presque en criant)

Ah! un piège! (Frotte ses mains.) Aurons-nous besoin du bourreau? Est-ce que je vais le chercher tout de suite?

Charles

Docteur, homme de Dieu, cesse d'agiter tes dents de la sorte, il y a des courants d'air.

(Ils rient, sauf pour celui visé par la blague.)

Garde

Il suffirait de lui tendre un piège. Un piège... un piège fait de ruse...

Charles (regarde à gauche et à droite, et se penche un peu vers lui)

Il n'y a pas plus rusé que moi...

(Le docteur de théologie a une expression moqueuse.)

Garde

Vous, Charles, le futur roi... Eh bien, vous vous déguisez comme un homme de la cour... Et on habille un autre homme, par exemple l'ami du bourreau (en désignant le théologien), en prince...

Charles

Je comprends que tu aimes les fines manœuvres. Mais où veux-tu en venir?

Garde

En fait, on verra si elle vous reconnaît. Si elle croit qu'un autre est le grand Charles, alors tant pis, ça veut dire que la petite n'a pas de dons...

Devin (fronce les sourcils, simule un mal de tête)

C'est... c'est une bonne idée... Ouïe... Oui... Je le vois... Ça marchera...

Charles

Donc si je récapitule. Vous trois, vous désirez tendre un piège à Jeanne. La faire souffrir. Et peut-être même l'humilier. J'ai une bien meilleure idée.

Docteur de théologie (s'approche)

Oui mon beau prince, quelle est cette idée?

Charles

Nous allons nous déguiser. Je n'aurai pas mon allure royale. Je serai habillé comme un simple homme, comme toi par exemple docteur. Et quelqu'un, ici, se fera passer pour moi.

Gardien

C'est une excellente idée!

Docteur de théologie

J'ajouterais une idée originale.

Devin (toujours avec son sombre air énigmatique, massant son front)

Je vois... Je vois... Que ça ne marchera pas.

Charles

Ah bon? Tu changes d'idée?

Devin

Si le théologien incarne votre rôle, ça ne marchera pas...

Charles

Il faudrait que tu m'incarnes?

Devin

Pourquoi pas?

Charles

À la chambre des tortures!

Docteur de théologie (prend le devin par l'avant-bras)

Mais bien sûr... 

Charles

Qu'on lui arrache toute la peau du dos! Et qu'on mette du bon sel.

Gardien

Non. Vous avez besoin de lui. Dans la scène, il faudra quelqu'un à côté du faux prince, pour faire croire qu'un sujet est avec lui.

Charles

C'est embêtant. Devin? Qu'entrevois-tu, si nous optons pour ce scénario?

Devin

Un succès...

Charles

Brave homme!

Docteur en théologie

Mais voulons-nous qu'elle réussisse ou qu'elle échoue?

Gardien

Si nous réussissons, elle échoue.

Docteur en théologie

Gardien... Je finirai par croire que c'est toi qui es déguisé...

Charles

Alors, si nous nous exercions?

Devin

Est-ce que je peux incarner Jeanne?

Charles (offensé)

En quoi est-ce nécessaire?

Devin

Je suis un devin aussi habile qu'elle... plus habile qu'elle... J'aimerais me mettre dans sa peau. Juste pour comparer.

Docteur en théologie

Par jalousie! Oui! Mais ne sois pas jaloux, idiot; tu es devin, pas elle. Elle est au mieux une sorcière. Mais surtout, tu ne sembles pas comprendre l'exercice. Le but est de camoufler notre bon prince Charles. Allez, qui fait quoi?

Charles

Commençons par nous dévêtir.

Garde

Oh... C'est un peu osé... Je n'ai pas l'habitude...

Docteur en théologie

Faisons ça le plus simplement possible. Charles, vous et moi changeons de vêtements. Ça sera suffisant. Le garde conserve son rôle de garde. Et le devin fera semblant d'être l'un de mes sujets. Ça vous va?

(Charles opine de la tête. Tous deux retirent une partie de leurs habits, et se rhabillent.)

Charles (aparté)

Je me sens... Un peu... Un peu inférieur à ma nature habituelle...

Docteur en théologie

C'est parfait. Ces habits me vont très bien. Bon, je vais m'asseoir sur mon trône. (Il procède.) Toi, garde, viens me voir.

Garde

Est-ce que je viens te voir avec ma nature de garde habituelle? Ou avec ma nature de garde fictive?

Docteur en théologie

N'est-ce pas la même chose?

Garde

À peu près. (Il s'avance vers le faux prince.)

Docteur en théologie

J'ai une offre à te faire, garde.

Garde

Je vous écoute, votre altesse.

Docteur en théologie

Lorsque Jeanne arrivera, si tu peux lui voler un objet qu'elle porterait sur elle, j'en serais fort reconnaissant...

Garde

Quel objet?

Docteur en théologie

Tout objet en sa possession qui prouverait qu'elle est une sorcière.

Charles (s'avance)

Pardon... En quoi cela a-t-il un lien avec l'exercice que nous devons faire?

Docteur en théologie

Docteur en théologie, tais-toi. Je suis le prince. Tu dois te taire.

Charles

Est-ce que cela fait partie de l'exercice, ou?...

Docteur en théologie

Donc mon garde, si tu lui subtilises un objet prouvant son infâme nature, je pourrai te récompenser... Tu pourrais obtenir un métier mieux que garde...

(Le garde semble flatté.)

Charles

Ah! Vous!

(Charles quitte la scène, côté jardin.)


Scène II

Docteur en théologie. Devin. Garde.

Devin (se masse le front et les tempes vigoureusement, d'une main)

Ah!... J'entrevois... Ah! Ah!... J'entrevois grand malheur!...

Docteur en théologie

Explique-moi, mon sage devin?

Devin

Les lois de l'univers... la volonté de Dieu...

Docteur en théologie

Raconte. Déballe tes pensées.

Devin

Si le garde obtient un meilleur grade... les voix dans ma tête disent... attendez... Elles disent qu'il est important que... l'homme... l'homme qui est surnommé devin, lui aussi, monte en grade. Sinon, les lois de l'univers sont déséquilibrées. Et la volonté de Dieu n'est pas faite.

Docteur en théologie

Intéressant... Et que me donnerais-tu en échange?

Devin

Je parlerai au bourreau. Pour qu'il trouve la façon la plus originale d'éliminer Jeanne.

Garde

Mais quelque chose ne marche pas, docteur... euh... prince. Êtes-vous en train de nous promettre des choses réelles? Ou cela fait-il partie du jeu?

Docteur en théologie (comme s'il murmurait)

Moi je suis sérieux. On peut le faire.

Devin

Charles n'acceptera jamais ça.

Docteur en théologie

Mon idée est la suivante. Lorsque Jeanne arrive, elle doit identifier le vrai prince. N'est-ce pas? Si ses visions sont exactes, elle devrait le trouver, oui?

Garde

Je répondrais par l'affirmative.

Docteur en théologie

Mais Jeanne n'est pas une devineresse comme toi, devin. C'est une sorcière bonne à brûler. C'est pourquoi elle devrait se tromper.

Devin

Ah!... Je... comprends!

Docteur en théologie

Jeanne pourrait se tromper. Mais pensez-y: si sa mission est de trouver le prince, et qu'elle m'identifie moi, cela veut dire que je peux être prince...

Garde

Docteur... Vous m'épatez.

Devin

Et si jamais elle choisit Charles?

Docteur en théologie

Elle ne le fera pas.

Devin

Pourquoi cette assurance?

Docteur en théologie (il se lève, et les pointe; il a quelque chose de séducteur)

Parce que vous êtes là, mes chers amis... Vous pourriez, subtilement, à la dérobée, du coin de l'oeil, pointer vers moi... Si jamais elle part dans la mauvaise direction, vous la ramènerez sur le droit chemin...

(Le devin et le garde le regardent et admirent son caractère retors.)


Scène III

Charles. Une jeune femme. Docteur en théologie. Devin. Garde.

Charles entre, avec à son bras la jeune femme. En les voyant, le docteur en théologie demeure interdit.


Docteur en théologie

Charles...

Devin

Jea... Jeanne...

Garde

Ce qu'elle est belle! (S'avance et se prosterne à ses pieds.)

Devin (s'approche de la jeune femme pour lui toucher les cheveux)

Ta prophétie était donc vraie... Ce que tu es belle, Jeanne...

Docteur en théologie

Lâche-la. (Il s'approche lui aussi.) Bonjour, jeune Jeanne.

Jeune femme

Je ne m'appelle pas Jeanne... (Elle a un petit rire confus.)

Charles

C'est une jeune femme de la cour. Pendant que vous vous amusiez à discourir, je suis allé la chercher. Finalement, c'est une bonne idée de s'exercer avec une fausse Jeanne, pour bien nous préparer. Elle va nous permettre de nous exercer. Allez, allez, placez-vous...

(Le garde retourne vers le côté cour. Le docteur s'assoit sur le trône. Le devin reste à ses côtés. Charles se place entre le docteur et le garde, sur une autre chaise. Charles fait signe à la jeune fille de sortir, côté jardin. Ce qu'elle fait. Puis elle entre de nouveau.

La jeune femme incarne assez bien son rôle. Elle a un certain air visionnaire. Une assurance. Elle avance.)

Jeune femme

Bonjour, je suis nouvelle par ici. Vous avez un très beau château. Je suis venue rencontrer le futur roi.


Scène IV

Les mêmes. Un jeune homme mal vêtu.

Le jeune homme court et heurte accidentellement la jeune femme par-derrière.


Jeune homme (haletant)

Je suis... Je suis venu aviser le bon prince que... Jeanne la pucelle arrive... Elle est entrée dans le château, et des gardes l'escortent jusqu'à vous. Elle arrive.

Charles (fébrile)

Merci. Tu peux disposer, brave jeune homme.

(Le jeune homme quitte la scène.)

Jeune femme

Mais moi, qu'est-ce que je fais?

Charles

Tu vas à côté du docteur, ici, qui fait semblant d'être moi... Et tu tournes vers lui, comme s'il était le prince... D'accord?

(Elle procède. Charles essaie d'affecter un air de nonchalance.

Tous se regardent. Pendant un moment, on n'entend rien. Puis au loin, on entend de lourds pas dans un corridor.)


Scène V

Les mêmes. Deux gardes et un homme robuste, un peu sale, escortant Jeanne.

Ces nouveaux personnages entrent du côté jardin. Les trois nouveaux hommes restent près du côté jardin, et Jeanne se détache d'eux, lentement.


Jeanne

Bien le bonjour, merci de m'accueillir dans votre château. En nom de Dieu, moi Jeanne dite la pucelle, je suis venue rencontrer celui qui est mon beau prince.

(Elle aperçoit Charles et ne le lâche plus du regard. Elle marche un peu plus vite, va droit vers lui. Elle se met à genoux devant lui, profondément émue, et lui prend les mains.)

Ah, mon beau prince, je t'ai trouvé. Tu es comme mon Dieu dans le ciel t'avait décrit. Je suis venue te servir, je suis venue soulager la France, et je vais te faire couronner roi de toute la France.

Charles (il est très ému)

Jeanne... C'est toi... Je suis content de te voir. Jeanne, je t'ai attendue. Jeanne, je crois en toi. Tu es là, enfin.

(Le docteur en théologie et le devin observent avec une moue de dédain.)


Acte II

Scène I

Deux jeunes femmes (Alexandra et Catherine), designers de mode, dans leur vingtaine environ.

Un grand bureau à aire ouverte, aux allures industrielles.


Alexandra

On a-tu l'temps?

Catherine

Enwèye don'

(Elles s'installent à une table et font une ligne.)

Alexandra

Esti, ça fesse!

Catherine

La boss a' revient quand déjà?

Alexandra (étourdie)

Je sais pas, tout à l'heure, ou dans une heure. Bientôt. Peut-être pas.

Catherine

Heyye, on fait un égoportrait.

Alexandra

Après, il faut que je travaille à ma collection.

Catherine

Oublie ça, on va dîner au resto à place. Ça fait quelques jours déjà.

(Catherine sort son appareil, et elles font un égoportrait. Alexandra veut voir la photo.)

Alexandra

Mets pas ça sur Instagram, as-tu vu mes yeux?


Scène II

Les mêmes. Leur patronne.


La patronne

Bonjour les filles! Comment ça avance?

(Les filles n'ont pas l'air gênées du tout.)

Alexandra

Ça avance super bien. Là, on travaille sur notre créativité.

Catherine

Moi, je surveille Alexandra. D'un coup qu'elle aurait une bonne idée!

Alexandra

Ah, ta yeule, Catherine! (Elle rit.)

La patronne

J'ai deux nouvelles pour vous. (Elles deviennent attentives.) Premièrement, ça sera votre évaluation mi-annuelle bientôt. Alors, n'hésitez pas à bonifier votre portfolio. Ensuite... J'ai une grande nouvelle...

Catherine

Tu nous rends nerveuses, là!

La patronne

Vous allez avoir deux nouveaux collègues. Un couturier et une designer. Je suis particulièrement fière de mon coup.

(Catherine et Alexandra se réjouissent.)

Catherine

Comment ils s'appellent?

Alexandra

Quand est-ce qu'ils arrivent?

La patronne

D'abord, il y a Simon Rougemont. Il est nouveau dans ce domaine. Il vient d'Hochelaga. (Elle fait une pause.) Quant à elle, elle s'appelle Sarah-Jeanne Gallant. Elle vient de Moncton! C'est une vraie star designer! Elle travaillait pour une PME semblable à la nôtre au Nouveau-Brunswick, mais elle a décidé de venir s'installer à Montréal avec son chum.

Catherine

Je suis super contente. Pour vrai, je suis tellement contente.

Alexandra

Moi aussi!

La patronne

Je savais que ça vous ferait plaisir. Je compte sur vous pour bien les accueillir et les aider à s'intégrer. On se revoit au courant des prochains jours pour nos évaluations. 


Scène III

Les trois mêmes.

L'ombre se fait sur scène. Elles sont cependant dans un grand cercle de lumière, pour leur évaluation.


La patronne

Merci de vous être rendues disponibles toutes les deux en même temps.

Catherine

Franchement, c'est la moindre des choses.

La patronne

D'abord, merci d'accepter cette formule d'évaluation à deux. C'est la première fois que j'essaie ça. Je fais ça pour sauver du temps, mais aussi parce que je vous vois comme une équipe.

Alexandra

Catherine et moi on s'en parlait, pis franchement, ça nous convient comme formule.

La patronne

En fait, c'est que j'ai identifié les mêmes forces chez vous. Et j'ai des annonces semblables à vous faire. Mais avant, quelques nouvelles sur la PME si vous voulez.

Catherine

Go! On t'écoute ma chère.

La patronne

Premièrement, nos résultats financiers sont assez bons. C'est un milieu instable, la mode, donc c'est difficile de prédire. Mais je dirais que je suis assez satisfaite de notre progression. Notre marque commence à se faire connaître. On est dans trois fois plus de magasins que l'an passé. Ça, c'est bon signe. Et c'est grâce à vous!

Alexandra

Trois fois plus de magasins? Wow!

La patronne

En fait, on va faire ça rapidement les filles. J'ai examiné vos portfolios. Et c'est impeccable. On voit que vous êtes travaillantes, et que vous ne perdez pas une minute.

Alexandra

Oui c'est important pour nous. (Elle renifle.)

La patronne

En fait, vous contribuez vraiment à faire prospérer ma marque. Je vous en suis reconnaissante. (Elle leur tend chacune une feuille.) C'est le détail de mon évaluation écrite, mais c'est somme toute des choses dont on a déjà discuté dans nos diverses rencontres individuelles.

Catherine

C'est notre mission de vie. On a vraiment ça à coeur.

La patronne

Donc... J'ai pensé vous proposer quelque chose.

Alexandra (plus intéressée et souriante)

Ah oui?

La patronne

J'aimerais ça que vous deveniez mes deux designers seniors.

(Elles ne peuvent réprimer un petit cri, malgré les mains à leur bouche.)

Alexandra

Notre nouvelle collègue, Sarah-Jeanne, j'imagine qu'elle aussi va être designer senior? Vu son expérience ailleurs et tout ça...

La patronne

Non, justement; vous allez être mes deux seniors, ici. Je vous reverrai pour les détails au sujet du salaire en passant. J'aimerais que vous puissiez encadrer Sarah-Jeanne au mieux, comme Simon. Bientôt, je suis sûr qu'elle sera une senior comme vous. Mais pour l'instant, elle aura besoin d'être soutenue. Moncton, c'est pas Montréal, et vice-versa.

Catherine

C'est parfait, ça me convient.

Alexandra

Moi aussi. On va lui donner de l'amour. (Elle fait un signe de coeur avec ses mains.)

(Les lumières s'éteignent.)


Scène IV

Catherine et Alexandra. Sarah-Jeanne et Simon sont aussi présents.

Les lumières se rallument.


Catherine

Mon Dieu! Sarah-Jeanne, Simon! Bienvenue!

Alexandra

Bienvenue mes amours!

Simon

Wow, quel accueil! Bonjour les filles. Vous êtes sûrement Catherine et Alexandra?

Catherine (s'approche de Simon)

J'aime ben trop ton accent d'Hochelag'.

Simon

Ben voyons, toi, je savais pas qu'on avait un accent à Hochelag'?

Sarah-Jeanne (plus timide en arrière)

Salut, les amis. Je suis contente d'être among vous autres!

Alexandra (s'approche de Sarah-Jeanne)

Mon Dieu! ÇA, c'est de l'accent! C'est du chiac?

Sarah-Jeanne

Ah, merci! Parfois je parle chiac avec mes amis, le reste du temps, je fais juste throw in kek' mots d'anglais dans mon français. Vous faites ça, vous aussi, les Québécois?

Alexandra

Ah, c'était pas un reproche, t'inquiète! Oui, on fait ça. Peut-être pas comme vous autres, mais c'est vrai, on fait ça.

Sarah-Jeanne

La patronne Sylvie est pas là?

Catherine

Malheureusement, elle a dû s'absenter.

Alexandra

Vous inquiétez pas. On est là pour votre journée d'intégration. Je vous cache pas qu'on a beaucoup de travail. Mais on va être là pour vous aider.

Catherine

Vous prendriez bien un petit café, pour qu'on discute? On va pas être trop hard sur vous aujourd'hui.

Sarah-Jeanne

J'pense que j'ai jamais dit non à un coffee!

Alexandra (elle pointe des divans)

Asseyez-vous.

(Alexandra et Catherine s'éloignent ensemble. Aparté toutes les deux.)

Alexandra

Mon Dieu, t'as entendu son accent? C'est ben bizarre.

Catherine

C'est vrai. Je suis sûre que même à Moncton, on devait pas la comprendre.

(Elles rient sans trop se faire remarquer.)

Pis t'as vu Simon? Il est ben beau.

Alexandra

Fais-toi pas trop d'attentes...

Catherine

Je sais. Il doit être hétéro. Je ne pourrai pas le traîner partout pour rendre mes amies jalouses.

(Elles retournent vers les deux nouveaux avec les cafés. Elles s'assoient avec eux.)

Catherine (croise les jambes)

Parlez-nous de vous autres. Toi d'abord Sarah-Jeanne?

Sarah-Jeanne

Ah oui... Ben...

Alexandra

Attends, j'ai une question pour toi, Simon. Désolée Sarah-Jeanne. Je veux juste éclaircir ça Simon. C'est vrai que tu viens d'Hochelag'?

Simon (fier)

Oui, c'est vrai, mais je n'ai pas toujours vécu là. J'ai emménagé là avec ma blonde.

Catherine

Sarah-Jeanne, qu'est-ce que t'allais dire?

Sarah-Jeanne

Pas grand-chose à vous dire about myself. Je viens du New-Brunswick. Je travaillais dans le monde de la mode over there. Je suis venue vivre ici avec mon chum...

Catherine

Et toi, Simon, de l'expérience dans la mode?

Simon

Aucune... Je vous avoue que je suis venu ici... comment dire, en suivant mon intuition.

Catherine

Tu as suivi ton intuition! Ça, ça me plaît!

Alexandra

C'est fascinant, je dois dire.

Sarah-Jeanne

Si vous nous montriez où on va worker?

(Ils se lèvent tous.)

Alexandra

Ben oui! Tu as raison. On est là pour ça. En fait, vos tables de travail sont ici. Là, vous avez toute notre garde-robe d'étoffes. Ici, il y a un poste informatique pour consulter les autres matériaux auxquels on a accès.

Sarah-Jeanne

Formidable! Ç'a l'air moderne!

Catherine

J'irais bien fumer une smoke. Vous venez?

Sarah-Jeanne

Une smoke! Ah, je le savais. Vous aussi, les Québécois, vous utilisez des mots d'anglais ici et là.

(Catherine la toise.)

Simon

Bonne idée, il faut que je me repose. C'est beaucoup d'émotions.

Sarah-Jeanne

Je fume pas. Ça vous dérange si je vous attends ici?

Alexandra

Ben non, pas de troub'! Fais comme chez toi.


Scène V

Sarah-Jeanne.


Sarah-Jeanne

Ils sont weird ces Montréalais. Mais ils ont l'air gentils.

(Elle se met à travailler. Elle est absorbée par son travail. Pour illustrer le temps qui passe, on voit les pages d'un gros calendrier, sur scène, être tournées. On vient également changer ses vêtements et ses accessoires.)


Scène VI

Sarah-Jeanne. Catherine. Alexandra. Simon.

Les autres rentrent. Ils sont habillés différemment. Simon a l'air plus détendu.


Simon

En tout cas! C'est les plus beaux six mois que j'ai passés dans une compagnie! Vous êtes tellement accueillantes, vous êtes comme mes soeurs.

(Catherine et Alexandra lui donnent un bec sur la joue.)

Alexandra (s'adresse à Sarah-Jeanne)

Il va falloir que tu viennes me voir.

(Sarah-Jeanne va vers elle.)

Sarah-Jeanne 

Kesse kya?

Alexandra

Va falloir que tu aies l'air moins sérieuse, quand tu travailles. Des fois, t'es dans ta bulle... t'as l'air bête. Tantôt, il y avait un client potentiel. Tu ne l'as pas regardé, t'as pas souri. Qu'est-ce qui se passe avec toi?

Sarah-Jeanne 

Tu l'as dit, je workais! Je suis passionnée par mon travail. J'ai pas réalisé. Et si j'étais une cliente, de voir des gens en train de travailler, ça me rassurerait beaucoup actually.

(Simon va doucement à sa table. Il met ses écouteurs, pour ne pas se mêler de leurs histoires.)

Catherine (se joint à elles)

Tu travailles, ouin. Il va falloir qu'on parle de ta dernière collection. J'ai des petites réserves là-dessus.

Sarah-Jeanne

Sylvie m'a dit qu'elle n'a jamais eu une collection qui se vendait autant.

Alexandra

On est un peu comme des artistes, tu comprends? Le design de mode, c'est plus que créer pour créer. Les ventes, oui, c'est important.

Catherine

Mais on a une marque à protéger.

Sarah-Jeanne

Je l'sais ben. Je me considère comme une artiste precisely. Je veux pas être méchante, mais ma collection est super artistique justement...

Catherine

Je pense qu'on va arrêter cette discussion ici. Ça va mener nulle part. Toi, as-tu dîné, Alexandra? On pourrait y aller. Je pourrais en profiter pour te parler de ma nouvelle collection.

Alexandra

Super, bonne idée. On y va. Hey, Sarah-Jeanne, je veux pas que tu penses qu'on surveille ton travail ou rien de même. Tu es super bonne. On apprécie ça, travailler avec toi. Je pense qu'on va juste devoir travailler sur notre communication ici.

Catherine

C'est une bonne idée, ça, Alexandra. On pourra parler d'une stratégie de communication justement. Dépêche, là, j'ai faim.


Scène VII

Sarah-Jeanne. Simon. La patronne.

En quittant la scène, les deux filles croisent la patronne, qui entre. Elles se saluent.


La patronne

Sarah-Jeanne, je voulais te voir, justement!

(Elle va s'asseoir à côté de Sarah-Jeanne.)

Sarah-Jeanne

J'ai un peu de temps avant d'aller manger.

La patronne

Je t'en avais parlé brièvement, mais là j'ai tous les chiffres en main. Écoute, tu aides la PME, c'est incroyable. Ta collection se vend de façon incroyable. Elle est super belle en plus.

Sarah-Jeanne

C'est gentil!

La patronne

Écoute, j'ai deux choses à te dire. J'aimerais ça que tu deviennes designer senior.

Sarah-Jeanne (étonnée par cette gentillesse)

Je serais plus qu'heureuse!

La patronne

Mais je vais t'avouer quelque chose. La seule chose que j'aimerais travailler avec toi, c'est au niveau du comportement. Alexandra et Catherine m'ont parlé et...

Sarah-Jeanne

Quoi, elles t'ont parlé?

La patronne

Elles m'ont dit que parfois, tu es abrupte. Tu te replies souvent sur toi-même.

Sarah-Jeanne

Ça fait six mois que je suis ici, et ça fait six mois qu'elles me mettent des bâtons dans les roues.

La patronne (elle la pointe, comme pour pointer son comportement)

Tu vois, c'est ça que je déplore. Tu es trop cash parfois.

Sarah-Jeanne

Mais c'est que c'est vrai. J'ai l'impression qu'elles me détestent.

La patronne

Je comprends, écoute. On va examiner tout ça. Pour l'instant, prends le temps d'aller manger. On aura amplement le temps d'en reparler. Moi je passais en coup de vent de toute façon, je dois m'en aller.

(Elle quitte et salue les deux qui sont là. Sarah-Jeanne s'apprête à s'en aller. Simon retire ses écouteurs, et on comprend qu'il la rejoint pour aller dîner.)


Scène VIII

La scène se vide donc. Après un moment, Alexandra et Catherine reviennent.


Alexandra

Elle est pas là.

Catherine

C'est le temps!

(Elles sortent un ciseau, et se mettent à déchirer les vêtements qui sont sur le bureau de Sarah-Jeanne. Après un moment, Catherine soulève les vêtements troués, et se met à rire. Alexandra se met à rire avec elle.)

Alexandra

T'sé, quand tu l'as pas, l'affaire, en matière de design...

Catherine (étouffe un rire)

Non, Sarah-Jeanne, elle l'a vraiment pas!

Alexandra

Mais tu sais, Catherine, je nous vois comme des espèces de bienfaitrices. Elle le mérite, selon moi. As-tu vu comme elle manipule Simon, pour qu'il soit dans son camp?

Catherine

C'est clair qu'elle a toute fait pour ça. (Silence.) Elle est gentille avec lui, elle prend le temps de l'aider. Pis des fois elle va dîner avec.

Alexandra

Simon, est-ce que tu le soudoies encore pour qu'il te raconte ce que Sarah-Jeanne lui raconte?

Catherine

Non... Il a dit qu'il trouvait pas ça « éthique »... Et qu'il l'aimait bien, Sarah-Jeanne.

Alexandra

L'aime bien, wouache, c'est ben insultant pour nous autres.

Catherine

Ben là, s'il l'aime bien, nous deux, il doit nous voir comme des déesses, je sais pas. Allô! Sarah-Jeanne, wouache en effet.


Scène IX

Alexandra et Catherine. Sarah-Jeanne et Simon reviennent.

Chacun retourne à sa place pour travailler.


Sarah-Jeanne

Quoi! C'est pas vrai! C'est qui la fucking bitch qui a fait ça!

(Alexandra et Catherine restent concentrées sur leur travail. Sarah-Jeanne se lève et va les voir.)

C'est vous autres, c'est ça?

Alexandra

Sarah-Jeanne, premièrement, calme-toi. De quoi parles-tu?

Sarah-Jeanne

De ça! (Elle montre un vêtement plein de trous.)

Catherine

Je pense que tu te surmènes, Sarah-Jeanne. Tu travailles trop. Tu fais des erreurs. Après, tu peux pas nous blâmer.

Sarah-Jeanne

Mes deux salopes, je ne sais pas ce qui m'empêche de vous puncher la face!

(Simon se lève. Il va se placer derrière son amie, pour tenter de la calmer.)

Alexandra

T'as vraiment aucune manière, Sarah... Je sais pas... Je sais pas comment tu comptes percer dans un domaine de finesse comme le nôtre avec une attitude comme ça...

Catherine

On dirait une femme des cavernes...

(Sarah-Jeanne semble prête à bondir sur elles. Simon la retient.)


Scène X

Les mêmes. La patronne.


La patronne

J'avais oublié mes clés... Qu'est-ce qui se passe ici? (Elle court en direction de Sarah pour la retenir.)

Catherine

Je ne sais pas ce qui lui arrive, je pense qu'elle fait une psychose.

Alexandra

On était en train de travailler tranquillement, elle a pété un plomb.

Simon

Ben... euh... C'est qu'elle...

(Sarah-Jeanne se calme.)

La patronne (irritée)

Tu peux m'expliquer ce que tu faisais là?

Sarah-Jeanne

Oui, elles ont troué...

La patronne

Écoute, tu sais quoi, je pense que ce n'est pas le bon moment de parler de tout ça. Aujourd'hui, je vais être obligée de te suspendre sans salaire. Rentre chez toi. Reviens demain. On en reparlera à ce moment-là.

(Déconfite, sans rien dire, elle s'en va, quittant la scène par le côté cour. La lumière s'éteint.)


Scène XI

La patronne. Sarah-Jeanne.


La patronne (souriante)

Salut Sarah. Quelles émotions, hier, n'est-ce pas?

Sarah-Jeanne

On peut dire ça.

La patronne

Viens t'asseoir. On va tirer ça au clair.

Sarah-Jeanne (s'assoit)

Écoute...

La patronne

Pour hier, oublie ça. Des frictions, ça arrive... Je voulais te dire que j'ai vu ta nouvelle collection. C'est MALADE! C'est très audacieux de trouer des vêtements dans ce genre-là. Tu l'as fait avec un grand naturel. Pis beaucoup d'audace.

Sarah-Jeanne

Ah, tu aimes ça? J'étais un peu fâchée. Je pensais recommencer.

La patronne

Non, non!... Moi, j'adore ça. Je te dirais même que ça frise le génie.

Sarah-Jeanne

Ah, ben là, je suis touchée par ce que tu dis.

La patronne

Donc je pense que c'est le bon moment d'en parler. Je t'offre un poste de designer senior. Avec augmentation de salaire et tout ça. Si tu acceptes de travailler pour moi un certain nombre d'années.

Sarah-Jeanne

Écoute... Bien sûr que ça m'intéresse! Ça dépend combien d'années cela dit.

La patronne

J'ai autre chose à t'annoncer. Tu es la première à qui je le dis. Tiens-toi bien.

Sarah-Jeanne

Je suis vraiment curieuse. Un nouvel employé?

La patronne

Non, pas encore. (Silence.) On va faire un défilé de mode. Avec de grands designers et couturiers.

Sarah-Jeanne

Awesome! Mais je pensais que c'était pas notre vocation?

La patronne

Je suis vraiment enthousiaste en voyant tous nos beaux succès. Je sais que c'est un peu marginal. Mais je pense qu'on produit des choses suffisamment de qualité pour ça. (Elle se lève.) Le défilé, c'est la semaine prochaine. On va se revoir bientôt pour que je te fasse signer les papiers pour ton nouveau titre. À ce moment-là, j'aimerais également que tu me montres les morceaux que tu vas présenter à notre défilé. Ça marche?

(Sarah-Jeanne est super contente, et se lève. Elle lui serre la main.)

Sarah-Jeanne

C'est parfait Sylvie. Tu seras pas déçue.


Scène XII

Les quatre collègues.

Ils sont affairés à leur travail. Mais Simon et Sarah-Jeanne discutent.


Sarah-Jeanne

Prêt pour le défilé, Simon?

Simon

J'y participe pas. Je vais seulement y assister.

Sarah-Jeanne

Ah!... Et t'aurais un peu de temps pour m'aider, alors?

Simon

Oui, j'adorerais ça.

Catherine

Non, on en a parlé avec Sylvie. Simon doit être disponible pour nous.

Sarah-Jeanne

Ah!... Vous étant? Catherine et Sylvie?

Catherine

Ben non; Alexandra et moi-même.

Alexandra

On travaille à quelque chose de ben spécial. Ça se pourrait qu'on ait besoin de bras supplémentaires.

Simon

Ben là franchement les filles, pas de dispute. Je vous aime de façon égale, moi! Je vais toutes vous aider s'il faut.

Sarah-Jeanne

Je savais que tu m'aiderais Simon. Heyye Simon, je t'ai-tu déjà partagé ma citation favorite de Rumi?

Simon

C'est qui ça Rumi?

Sarah-Jeanne

Un poète perse. Il a écrit: “Set your life on fire. Seek those who fan your flames”

Simon

Mon anglais est pas aussi bon qu'le tien. Kessé ça veut dire?

Sarah-Jeanne

Crisse-toi en feu. Pis r'cherche ceux qui attisent tes flammes. Comme Will Smith l'explique si bien sur YouTube, ça veut dire que y'a des caves qui vont essayer d'éteindre ton feu dans la vie, et y'en a d'autres qui vont alimenter ton feu.

Simon

Wow, c'est profond! Je suis tout à fait d'accord avec toi cela dit. Il y a des gens qui vont tout faire pour te nuire. Et d'autres qui vont t'encourager.

(Elle lui fait un clin d'oeil. Et elle a un regard de dédain pour ses deux compétitrices.)

Sarah-Jeanne

C'est comme ça que le monde marche. En fait, je te le dis en vérité Simon, le gros problème dans la vie, c'est que tout le monde essaie d'être un petit roi. Pis ils pensent que les rois, ça frappe tout ce qui bouge avec une sword. Un roi, une reine, c'est pas ça que ça fait, ça aime, pis ça aime en masse. Ça donne son amour aux autres. Kesse-tu veux? On est dans une société de narcissiques pis toute ça. Des cheap kings, comme je les appelle.

Bon! Je dois m'absenter. Il me manque something pour compléter ma série. Je reviens. Merci pour ton soutien Simon.

(Elle quitte la scène, côté cour. Simon s'approche de la table de Sarah-Jeanne, et il se met à déchirer ses vêtements. Il les barbouille encore avec un marqueur noir. Il passe quelques coups de ciseaux là-dedans.)

Simon

Sylvie m'a dit que j'avais le droit de vie ou de mort... ben elle l'a pas dit comme ça, mais je crois que c'est ça que ça voulait dire... le droit de vie ou de mort sur ses morceaux pour le défilé. Elle m'a dit qu'elle est souvent excentrique, Sarah-Jeanne, et qu'elle voulait calmer ses ardeurs. En tout cas, c'est ça que j'ai compris. (Il éclate de rire. Puis, comme si de rien n'était, il retourne travailler. Les trois ont un regard de connivence. Les lumières s'éteignent doucement.)


Scène XIII

On a légèrement modifié la configuration de la scène, pour donner l'impression qu'on se retrouve à un défilé de mode. Le centre de la scène constitue la passerelle. Parmi les spectateurs, on peut reconnaître le trio Catherine, Alexandra et Simon. De l'autre côté, on voit Sylvie. Il y a également divers spectateurs présents.


On entend la voix de Sarah-Jeanne: Elles ont détruit ce que j'avais préparé pour le fashion show. J'en peux pu. J'en peux juste pu. Elles pissent sur tout ce que je fais de bon. J'ai tout essayé. Être gentille avec elles. Les ignorer. Être cool mais un peu distante. Les imiter. Être tout à fait myself. Rien y fait... Fuck! Rien n'y fait. Fuck, fuck. Elles ont détruit mes plus beaux morceaux, puis moi too. J'en peux pu. Sylvie doit me prendre pour une grosse cave. J'ai juste envie de brailler, j'ai le motton. J'ai rien de prêt pour le crisse de fashion show. Fuck, fuck. Hostie de bitches! Je me suis fait avoir par ces cheap queens. C'est la fin. J'en peux pu. Elles auront la surprise de leur vie.

(Sarah-Jeanne apparaît sur la passerelle, derrière des femmes qui défilent.)


Sarah-Jeanne (elle hurle)

Que Dieu me voie et m'entende! (elle met le feu à elle-même et se met à avancer)

(Les rideaux sont prestement fermés.)


Voix d'un annonceur radiophonique (voix chaude, au bel accent, dans le genre émission culturelle): Permettez-moi de vous relater une catastrophe qui a eu lieu à Montréal ce week-end. Lors d'un défilé de mode, une designer de mode, du nom de Sarah-Jeanne Gallant, monte sur la passerelle où défilent les mannequins, et se met en feu, si bien qu'elle devient une torche humaine. On la croit tout d'abord suicidaire. Car elle fait cela pour protester contre les violences psychologiques infligées par ses collègues de travail. Mais ce faisant, coup de théâtre: ses deux collègues, qui l'auraient apparemment harcelée, prennent elles-mêmes feu lorsque Sarah trébuche et entre en contact avec elles. Les deux collègues en question prennent complètement feu également. Elles se retrouvent à l'hôpital, où elles meurent de leurs blessures. Sarah-Jeanne Gallant, quant à elle, portait en fait un habit permettant de se mettre en feu de façon sécuritaire. Elle n'est donc pas blessée. Elle n'était pas suicidaire non plus, mais absolument révoltée, apprend-on. Et tenez-vous bien: le plus étonnant dans cette tragédie, c'est que cela a rendu la marque pour laquelle elle travaille immensément célèbre, du jour au lendemain. Un déferlement de sympathie à son endroit s'est propagé sur les médias sociaux. La vidéo de son incendie volontaire a été vue 3 millions de fois, déjà, sur YouTube. J'ai le souffle coupé. Je ne sais pas pour vous chers collègues?


Acte III

Scène I

Une salle de Poker. On y retrouve deux écrivains, éditeurs et enseignants (René et Louis), et un professeur d'histoire (Robert)


Louis

Les gars, est-ce qu'on fait comme l'aut' fois?

René

Ha! ha! Maudit crosseur!

Robert

Ben oui, ça, pour être un maudit crosseur, c'est un maudit crosseur. Mais quelle crosse que tu veux qu'on fasse au juste?

Louis

Pour rire là. J'en ai amené. (Il dépose des manuscrits sur la table.)

Robert

Ah, c'est ça j'disais! Un crosseur, un maudit crosseur. Moi, j'mange pas de ce pain-là, les gars. (Il rit.) De toute façon, kessé vous voulez j'fasse avec ça?

(Pour sa part, René sort également des manuscrits de son sac et les dépose sur la table.)

René

J'avais trouvé ça drôle moi aussi. Mais on s'entend, c'est pour rire.

Robert

Mes deux tabarnak d'écrivains vous autres, vous avez pas d'allure!

Louis

Mais comment qu'on fait pour parier ça, si Robert veut pas jouer avec nous?

Robert

Moi je jouerai à l'argent, vous, vous échangerez vos bébelles.

René

Comme l'autre fois en fait. Chaque manuscrit vaut 50 $, c'est tout. Dans le cas d'Robert, on met du vrai argent, pis c'est toute.

Robert

Mais vous avez pas comme, hum, un petit scrupule moral pour vous empêcher de faire ça?

René

Regarde-le, lui! Être prof d'histoire, c'est pas assez pour lui. Il voudrait être prof d'éthique ast'heure (il rit).

Louis

René, il l'a dit, là, c'est juste pour rire. On prend pas ça au sérieux. Les manuscrits de ces poètes-là, OK, on se les échange comme ça. Mais de toute façon, on les aurait jetés, non?

Robert

Ben!... Si je me souviens bien, Louis, tu as dit que tu as passé des nuits entières à analyser les manuscrits que tu as gagnés, l'autre fois, pour t'inspirer pour ton nouveau recueil...

René

Là, je te reconnais, mon beau prof d'histoire! (Il se lève et lui fait un bec sur le front.) Toi pis ta mémoire!

Louis

T'inquiète, là, Robert. J'ai fait quelques petits emprunts, et encore là, c'était pas des emprunts de mots ou de phrases, juste de style. Je les ai intégrés à mon propre style, pour le faire grandir. Tout le monde fait ça.

Robert

T'es éditeur, Louis. Tu devrais faire la part des choses entre l'éditeur et l'écrivain en toi...

Louis

Bon! On continue-tu?

Robert

Mais t'sé Louis, au moins, ces poètes-là, si tu les publiais, ça serait peut-être différent... Tu admettrais, en un sens, que tu respectes leur style...

Louis

Toé mon vieux Robert, si tu continues, je vais te bluffer toute la soirée.

Robert

Tu m'esbroufes déjà tout le temps (il rit).

René

Heyye c'est correct les gars, on gardera ça pour plus tard (il range ses manuscrits). Je vois que ça rend Robert mal à l'aise. On fera ça en heads-up, OK, Louis?

(Déçu, Louis range également ses manuscrits.

Ils reprennent la partie tous les trois. Robert fait le croupier.

Louis lève ses cartes et les tient près de lui.)

Louis

La royauté, c'est quand même kekchose, vous trouvez pas?

Robert (rit)

Habile, mon Louis! Habile. Tu essaies de nous faire croire que tu as des rois ou des reines, là?

Louis

Non, non, c'est juste une question qui me vient de même. Sur les cartes à jouer, il y a plein de références à la royauté. Pourtant, c'est tellement vieux... C'était tellement absurde, les rois.

Robert

Ben c'est une trace de l'histoire, ça, justement!

René

Attendez, c'est pas juste du domaine de l'histoire. Il y a des rois sur Terre actuellement. Royaume-Uni, Espagne, Norvège, Belgique...

Louis

Oui, oui. Mais moi je parle des rois old-school. T'sé, les rois de jadis. Il s'en fait plus des rois comme ça.

René

Plus exactement j'imagine. On est quand même au 21e siècle.

Louis

Le roi qui a brûlé Jeanne d'Arc, mettons... C'est quoi son nom, Robert?

Robert

C'était Charles VII. Mais il l'a pas brûlée, Jeanne d'Arc. Ils ont collaboré tous les deux. Il l'a peut-être abandonnée à un moment... Mais il l'a pas brûlée. Ce sont les gens d'Église, qui la craignaient, qui ont contribué à ça. Et ce sont les Anglais qui ont fait le sale travail...

René

Parlant de fille qui pogne en feu... Vous remarquez rien?

Robert

Est-ce qu'y'a une fille qui se peut pu pour toi, pas loin? (Il regarde autour.)

René

Ça, ça va de soi. Je ne poserais pas la question à ce sujet-là. Non, r'gardez attentivement.

Louis

Ta chemise!

René

C'est ça, ma chemise. Vous avez vu ça, l'histoire de la designer de mode qui s'est incendiée à un défilé? J'ai acheté cette chemise-là. C'est de la marque pour laquelle elle travaille.

Robert

Je brûlais! J'étais pas loin de la vérité! C'est ben toi, encourager les filles qui sont hot!

Louis (sur le ton de la discrétion)

Houp, attention! Justement, justement... En v'là, une p'tite reine, d'ailleurs...


Scène II

Les mêmes. Une jeune femme.


Julianne

Salut. Est-ce que c'est libre? Je regarde les autres tables, et c'est plein.

René (galant, se lève pour tirer la chaise)

Mais bien sûr mademoiselle.

(Robert et Louis lui font également un petit signe de tête pour la saluer, et se disent enchantés, en ajoutant leur prénom.)

Julianne

Je suis désolée! Je ne voulais pas créer un froid comme ça. Ne vous arrêtez pas de parler pour moi... Je ne pense pas être gênante...

Louis

Ben non, c'est correct. On avait une discussion d'hommes. On va changer de sujet.

Julianne

Ah, je suis curieuse? Ça ressemble à quoi, une discussion d'hommes?

René

Discussion d'hommes, c'est vite dit. C'était une discussion très inclusive là. On parlait de littérature, d'histoire...

Robert

Ça, c'est vrai.

Julianne

Ce sont de beaux sujets. Arrêtez-vous surtout pas de parler alors! Je viens de finir mon bac en littérature, alors c'est certainement des choses qui m'intéressent!

Robert

Ah ben tu vas être choyée! Ces deux-là, ce sont des profs de littérature et des écrivains.

Julianne

Pas vrai? C'est super!

René

J'me d'mande... j'me demande si tu me dis pas quelque chose? C'est quoi ton p'tit nom?

Julianne

Julianne. Julianne Soleil.

René

Bon. J'ai dû me tromper.

Robert

Mais bon, juste avant que tu arrives, on parlait aussi des rois, entre autres.

Julianne

C'est intéressant. Excusez-moi, là, j'ai l'air d'une fouine. Qu'est-ce que vous disiez sur le sujet?

Robert

On disait que les rois ont disparu de la Terre, mais qu'il en reste encore quelques-uns. Dans quelques pays.

Julianne

Ah! C'est un sujet qui me plaît... Avez-vous remarqué, il y a aussi une nouvelle « royauté » qui s'amène à notre époque?

(Ils la regardent, intéressés.)

Les gens vaniteux. Les m'as-tu-vu, sur les réseaux sociaux par exemple.

René

Les show-off? Ça, y en a toujours eu.

Julianne

Plus que les show-off. Les gens qui s'érigent en modèles, mais qui sont pourris à l'intérieur. Et ceux qui ont une attitude dominatrice vis-à-vis des autres.

Louis

On est dans une société hiérarchique. Il y a toujours quelqu'un qui domine quelqu'un...

Julianne

C'est exactement comme au Poker, en fait. Le coq, à table, qui essaie de nous faire avaler son bluff, il a souvent un jeu de merde. Dans la société, c'est la même chose. Celui qui nous tartine son narcissisme et veut nous en mettre plein la vue avec sa haute position, c'est souvent un cave, une coquille vide. Alors que celui, à table, qui fait profil bas, qui cache son jeu... ben... c'est parce qu'il en a du bon! L'un des drames, dans la vie, c'est que les gens exceptionnels filent comme des ombres. Tandis que les ordures flamboient comme des soleils -- des soleils de pacotille.

Louis

J'aime ça! Peux-tu nous donner un exemple?

Julianne

OK, allons-y avec une situation purement hypothétique: imaginons un prince contraint de quitter son royaume, car sa femme est victime de bullying au sein de l'institution royale; ce prince et cette princesse se retrouvent donc rejetés dans le monde ordinaire, avec des difficultés monétaires. On se dit: s'ils ne sont plus dans la monarchie, c'est parce que quelque chose cloche chez eux. Et si ce qui clochait, c'était l'institution?

René

T'es brillante! Tu te chercherais pas un directeur de mémoire, toi?

Julianne

C'est gentil... Mais je ne suis pas sûre que je vais poursuivre mes études universitaires.

Louis

J'aime bien tes idées Julianne, mais celle-là était un peu hypothétique. Le prince pis toute. Tu faisais allusion à une situation moderne. Donne-moi un exemple moderne.

Julianne

Un exemple, vite comme ça? Ma patronne qui rabaisse la plupart des belles réalisations que je fais, et qui prend plaisir à me sous-payer.

René

Où travailles-tu?

Julianne

Je suis gérante adjointe dans une librairie.

Louis

Bah, c'est le rôle de patron qui exige ça. Si tu veux être heureuse dans la vie, ou pas malheureuse du moins, il va falloir que tu deviennes philosophe... c'est-à-dire que tu vas devoir développer une pensée très terre à terre.

Robert

J'ai l'impression qu'il y a une situation plus personnelle derrière tout ça. C'est possible?

Julianne (elle se concentre sur ses cartes, les fait languir)

J'ai déjà eu un prof qui était comme ça.

Robert

Ça m'intéresse. Un peu plus de détail?

Julianne

C'était un prof de littérature.

(Louis et René se regardent, l'air de se dire: ça va être du croquant.)

Je le surnommais « le roi d'aubaine »

René

Kessé ça? 

Julianne

Exactement ce que je vous ai décrit tout à l'heure... C'était un vieux con, en fait. Il arrêtait pas de nous bassiner avec le fait qu'il était apparemment un génial homme de lettres supérieur... Mais franchement, ses livres, ça faisait pitié... Ses livres étaient même dans les lectures obligatoires, vous imaginez?

René

Bon, ben c'était un épais, ça. T'étais tombée sur un épais.

Julianne

Je sais! C'est ça que je me disais. 

Louis

J'le trouve cocasse ton prof de littérature. Y faisait quoi d'autre? Y enseignait où? Allez, raconte à Oprah.

Julianne

Des anecdotes comme ça, j'en ai des dizaines à son sujet. Je veux pas vous lasser!

Louis

T'inquiète. J'ai aucune solidarité envers les autres profs de littérature. (Il donne une petite claque moqueuse sur la poitrine, du revers de la main, à René.) Pas vrai René?

Julianne

Ce qui me faisait le plus flipper, c'est qu'il envoyait les gens dans l'mur. On lisait nos créations, nos poèmes par exemple, en classe. Je sais que la poésie, c'est subjectif. Mais il y a des poèmes qui faisaient l'unanimité parmi les élèves. Ça envoyait un tel frisson dans la classe, ça avait pas d'allure. Et il y a d'autres poèmes qui étaient un peu ridicules, pas aboutis... Ça aussi, ça se savait, ça se voyait, ça se sentait.

René

Je pense que tu l'as dit. La poésie, son appréciation, c'est subjectif. (Il se concentre sur ses cartes.)

Julianne

Oui, je vois ce que tu veux dire. Mais quand l'opinion majoritaire est écrasante, quand même... Ce qui me faisait flipper, donc, c'est qu'il parlait aux élèves concernés en privé... Il leur disait, mettons pour un super poème qui avait ébranlé tout le monde, que « ce n'était pas tout à fait ça », que c'était une route à abandonner. Et les poèmes poches, oh là là, ceux-là, il les encensait, il disait, envoie-les à des magazines!

René

Tu pensais différemment de lui, c'est tout.

Julianne

Je dirais plutôt que c'est lui qui pensait différemment de tout le monde. Je voyais mes camarades de classe perdre l'estime qu'ils avaient d'eux-mêmes. Au début de la session, il y avait plein d'écrivains en puissance dans la classe. À la fin de la session, je retrouvais juste du monde perdu, désabusé.

Louis

C'était à l'université, j'imagine? (Elle opine de la tête.) C'est difficile l'université. C'est sûr que ça peut tuer quelques illusions. Mais c'est pour le mieux! Ça fait mûrir. Ceux qui sont prédestinés à poursuivre dans leur voie, eux, en ressortent plus forts.

Robert

T'es presque poétique, toi. Tu devrais être prof de poésie.

Julianne

Je peux vous donner un autre exemple, si vous voulez.

Louis

Je n'demande rien qu'ça!

Julianne

À l'université, il a organisé un concours de poésie. Tout le monde, sans exception, avait le droit de participer. Les gens extérieurs à l'université... Les profs... etc. Il s'est arrangé pour mettre tous ses amis sur le jury. Et ils ont couronné un autre de leurs amis.

Robert (rit)

Sur ça, je vais être d'accord avec Julianne. Les concours de poésie m'ont toujours semblé hautement suspects! C'est toute du monde qui se connaît qui participe. C'est tout l'temps genre un prof ou quelqu'un de déjà connu qui gagne. (Il rit encore.) Les dés ont l'air pipés pas à peu près.

René

C'est rien de convaincant, tout ça. Alors dis-moi, Julianne, est-ce que tu écris?

Julianne

Oui, j'écris.

Robert

Ah ben là, c'est parfait! Ces deux escrocs-là, ils sont éditeurs en plus! T'as l'embarras du choix.

René

T'as déjà pensé à publier, Julianne?

Julianne

C'est pas que j'ai pas essayé. Je sais plus combien de cartouches d'encre j'ai achetées pour mon imprimante HP chez Bureau en gros... Je suis refusée partout. Partout, partout.

René

Aïe-ya-y'aïe. Je l'sais. Ça peut être difficile. Il faut être patient, il faut être fait fort.

Julianne

Ça sert à rien, j'ai abandonné.

René

Ton affaire, là, de rois d'aubaine? Ça sonne bien. J'en ferais un titre, moi.

Julianne

Ça sert à rien, parce que, justement, les gens qui publient, souvent, ne le méritent pas. C'est eux les rois d'aubaine.

Louis

Ah, non, non, ma fille... T'es toute jeune. Trop jeune pour être aigrie. Tu devrais pas.

Julianne

Ce n'est même pas de l'aigreur; c'est la capacité d'être réaliste; à moins que la capacité d'être réaliste contienne sa petite part d'aigreur? J'ai essayé de construire quelque chose de profondément unique, en poésie. J'ai jamais vu autant de prétentieux et d'incapables qu'en poésie. Dieu du Ciel, pourquoi est-ce que j'ai choisi la poésie! Et pas le roman?

René

T'exagère pas, un peu? Et il est jamais trop tard, pour le roman.

Julianne

On a plus de chances de devenir une poétesse connue en étant une jolie fille d'Instagram qui fait du plagiat, et qui en plus trouve le moyen d'être à chier malgré son plagiat, qu'en étant une poétesse de qualité. Et j'ai pas l'IMC d'une poétesse. Selon certains, il faudrait que je perde un peu de poids. Mais bon, pas être publiée, je l'accepte.

Robert

Je l'sais c'qu'on va faire! On va faire un concours de poésie, ici même.

René

Ben non, franchement...

Louis

Moi, je m'incline devant René.

Robert

Et toi, Julianne, ça te tente? Tu pourrais affronter René, s'il n'y a que vous deux.

Julianne

Un... poetry battle?

Robert

Ben oui, ça serait drôle. Vous prenez le premier poème que vous trouvez dans votre téléphone, pis vous lisez. Le gagnant, je lui paie une consommation! Ça vous va?

René

OK... Mais avant, j'aimerais parler à Julianne. Pour qu'on s'entende sur le type de poèmes qu'on recherche. Long? Court? Quel style, plus ou moins?

(Il se lève. Elle se lève aussi, va vers lui. Il la prend par l'épaule. Aparté entre les deux.)

René

J'ai fini par te reconnaître. Qu'est-ce que tu es venue faire ici?

Julianne

Il se trouve que j'aime le Poker. Je savais pas que tu serais là.

René

J'ai bien compris que c'est de moi que tu parlais. Mais je te demanderais d'arrêter ça, s'il te plaît. Je pense qu'il y a quelques malentendus.

Julianne

J'ai déjà arrêté. Alors, longs ou courts nos poèmes?

René

Je sais pas, pas plus que vingt secondes disons.

(Fin de l'aparté. Ils retournent s'asseoir.)

Robert

Qui commence?

Julianne

Je vais laisser le privilège à mon aîné.

René

Ok, laissez-moi voir, il me semble que j'ai écrit quelque chose... Ok, voici... (Il se lève pour déclamer.)

Ma grand-mère est une cuiller
La voyez-vous?
Toc toc

La poésie est un vacarme
Et moi je crie

La ligne du temps
Me suit fidèlement
Comme une ombre

Crinière florissante
De l'abysse en folie
Je florilège ma voie lactée

Commis d'épicerie
Je suis devenu étudiant
Je suis devenu prof
Commis d'épicerie
C'était moi
Avant le poème...

Tin tin pout pout
*Il souffle*
Je vous souffle
À la face
Mes poèmes...

*Bruit de pet avec sa bouche*
Comprends-tu
La syntaxe
De ma détresse?

Louis (applaudit mollement)

René, tu t'es dépassé.

Julianne

Je n'ai jamais compris les effets sonores en poésie. Mais, félicitations!

(Robert se masse la poitrine.)

René

Ça va mon petit Bobby?

Robert

Ça va, ça va, c'est le retour de mes reflux gastriques...

Louis

Et toi, Julianne? J'ai hâte d'entendre ça.

Julianne (elle se lève; elle semble dubitative en regardant son téléphone; puis son visage s'éclaire)

Aux frontières solubles
De mon cœur:

La gaieté des oiseaux
A été entendue

La clarté des lunes
A été captée

La démangeaison
Qu'est le soleil
S'est faite fin liquide

Aux frontières solubles
De mon cœur:

Une prostituée
A lavé ses pieds
Dans la rivière de la vie

La charte des couleurs
Fut restaurée, et répandue

D'autres cœurs sont venus
Prendre des nouvelles

Aux frontières solubles
De mon cœur:

Les méchants ont
Mangé de la grêle

Un ours s'est endormi
Le visage dans son miel
Le cul de surcroît en l'air

Les visages haineux
Se sont dissous

Aux frontières solubles
De mon cœur,

J'ai redécouvert
Des propriétés expansives
De l'existence

J'ai senti que je
Dois me fondre dans
Le monde

J'ai senti les frontières
Solubles de mon cœur
Elles-mêmes...


Robert (se marre)

Ben là... ben là... René! Tu t'es fait battre à ton jeu préféré. Je suis désolé, là, mais c'est Julianne qui gagne.

René (se lève, un peu offusqué)

C'est beau, t'as gagné, Julianne. C'est moi qui vais te la payer, ta consommation!

(Il quitte la scène, côté jardin.)


Scène III

Louis. Robert. Julianne.


Louis

Vraiment, félicitations, Julianne.

Julianne

Ben là, c'était pas si bon que ça.

Louis

Bennn... Moi j'ai aimé ça! Et René aussi, et c'est pour ça qu'il est parti prendre l'air.

Robert

Je l'ai aimé aussi, ton poème, Julianne. Lâche pas, tu devrais continuer d'écrire. Et peu importe que René, lui, ait aimé ça ou pas, c'est priceless de le voir s'en aller comme ça!

Louis

Je trouvais ça divertissant, ce que tu nous racontais, tantôt, sur le prof de littérature... T'as-tu d'autres exemples? Pis Dieu du ciel, dis-nous c'est qui!

Julianne

Je vous dirai pas c'est qui. Mais j'ai une autre bonne anecdote. Une camarade de classe qui a travaillé dans sa maison d'édition, et qui voyait passer ses courriels, m'a dit qu'il était une sorte de prodige pour ne pas publier les gens dont il était jaloux.

Louis

Kesse-tu veux dire? Il aimait peut-être juste pas les livres en question.

Julianne

C'est pas ce qu'elle me disait. Parfois, il parlait de ces livres-là longtemps après. S'il sentait que, comme éditeur, il pouvait rien apprendre à l'auteur, il préférait l'envoyer paître poliment.

Louis

Disons que tu dis vrai! Il leur disait quoi?

Julianne

Il leur disait des choses vraiment vaches, du genre: « C'est une jolie tentative... », ou « C'est un bon livre, mais ce n'est pas très littéraire... »

Louis

Ça me fait tellement penser à ce que René dirait! (Il rit de bon cœur, puis s'interrompt soudainement.)


Scène IV

Louis. Robert. Julianne. René.


René (revient d'où il est venu, une boisson à la main, qu'il tend à Julianne)

Nous sommes quittes. Tu m'as abreuvé de ta poésie. Je t'abreuve du meilleur whisky.

Julianne

Merci.

Robert

Prêt pour jouer d'autres mains, René?

René

La main à plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains! - Je n'aurai jamais ma main.

Louis

Les illuminations, de Rimbaud.

René

Une Saison en enfer.

Louis

Peu importe, attention, vous autres, je pense que vous avez éveillé le poète!

René

J'ai une question pour toi, Julianne. Ça vaut quoi, le talent, au fond?

Julianne

Qu'est-ce que tu veux dire?

René

Kessé que ça fait que William Shakespeare soit meilleur que Ben Jonson, par exemple?

Louis

T'as lu Ben Jonson, toi, mon sacrament? Tu m'en as jamais parlé.

René

J'ai pas lu Jonson, mais j'ai lu Shakespeare, ce qui prouve mon point.

Robert

C'est sûr que l'histoire est plus tendre avec l'un que l'autre.

René

Donc Julianne, qu'est-ce que tu en penses? Qu'est-ce que vaut le talent?

Julianne

Ça vaut ce que ça vaut, tu l'as dit, tu lis Shakespeare, et pas l'autre dude.

René (petit rire sec, il se sent momentanément piégé)

C'est habile. Ce que je veux dire, vraiment, c'est ceci: est-ce grave de ne pas être le meilleur? Un Ben Jonson, par exemple, même s'il n'est pas le plus populaire dans l'histoire, il peut avoir tripé sur l'écriture, avoir ressenti de grandes émotions en écrivant, avoir dédié sa vie à ça, et... il nous a laissé quelque chose! Toute littérature est un legs important.

Julianne

C'est parfait comme ça. Je n'ai jamais dit le contraire. Mais c'est sûr que la nature est vache, et ne donne pas le même talent à tout le monde.

René

Donc tu serais d'accord avec moi pour dire que le talent n'est pas important?

Julianne

Je ne dirais pas que ce n'est pas important. Mais je dirais qu'il faut regarder bien d'autres choses chez un être humain.

René

Moi, je te dis que je revendique le droit d'être moyen. Fait chier, vouloir être le meilleur dans tout. Ça s'peut pas, et c'est désagréable comme objectif. Je revendique le fait d'être moyen, au moins dans certaines choses. On est tous moyens dans quelque chose. Vive les moyens!

Julianne

M'ouais, c'est une idée... Je dirais... Être moyen de talent est parfaitement correct; être moyen de cœur ne l'est pas.

René

Oui, oui, je vois ton point, Julianne.

Julianne

Et parlant de poésie... Je dirais que dans la poésie, il y a une particularité...

Louis (qui semble avoir un regain d'intérêt)

Laquelle?

Julianne

La sensibilité. Il faut de la sensibilité, pour écrire de la poésie. Et pas juste en posséder, avoir le cran de l'épouser et de l'employer.

René

Où tu veux en venir?

Julianne

Même si quelqu'un naît avec des gènes de poète extraordinaires, disons, ça ne fait pas de lui un poète s'il n'est pas prêt à écrire avec ses couilles. Le plus grand mérite, dans la poésie, c'est de faire face à sa sensibilité, pas d'utiliser son talent. Je sais, j'ai eu l'air de juger les autres poètes, tout à l'heure. Je ne juge jamais un talent. Mais ce dont les gens font de leur sensibilité.

René

J'aime ça... J'aime ça... On est en train d'arriver à quelque chose...

Robert

Tu nous parlais de ta vision des nouveaux rois, Julianne, tantôt. Comment ça s'applique à eux?

Julianne

Les gens croient qu'être un roi, c'est une question de statut. Rien de plus faux. Tu peux avoir un haut statut et être le pire trou du cul.  On n'est roi, selon moi, que par le coeur.

Louis (mal à l'aise)

Mais tu sais, la gentillesse, ça n'a pas bonne presse... On ne va pas très loin en étant gentil.

Julianne

Pas la gentillesse niaise. Tu peux être un roi bad-ass. Mais en même temps cultiver un coeur tendre. J'aime pas m'entendre parler. J'ai l'impression de sonner comme une p'tite fifille. Mais vous comprenez ce que je veux dire?

René

Bien reçu, 10-4.

(Une serveuse arrive avec des boissons pour les trois hommes.)

Robert

Non, je n'ai rien commandé, mademoiselle...

René

C'est moi qui vous paie ça! Enjoy, les gars! Le meilleur whisky pour notre p'tite dame, et de la bière pour nous autres! Vous êtes mes gagnants, vous aussi!

Louis

Écoute, plus je t'entends parler Julianne, plus ça devient d'une évidence. 

Julianne

Quoi?

Louis

As-tu un livre en train de mijoter?

Julianne

Oui... Un recueil de poésie.

Louis

Et ça s'appelle? Si c'est pas indiscret?

Julianne

La flambée sonore.

Louis

C'est ça que je disais. C'est d'une évidence, Julianne. Je vais te publier.

René (se lève, écrase ses cartes sur la table)

Non, non, non, non, non, toi, mon salaud! C'est moi qui la publie!

Louis

Je l'ai trouvée en premier.

René

C'est pas correct. Elle est à moi. On a vécu de beaux moments ensemble. Crisse! On a fait un poetry battle ensemble. Ça rapproche, ça. Pas vrai, Julianne? Pis l'autre fois, je t'ai permis de faire signer un contrat à la petite Louise Martin. Elle était à moi, je te l'ai donnée.

Louis

Bon, écoute, rendus là, c'est Julianne qui va décider.

Julianne

Robert, toi, est-ce que tu as une maison d'édition?

René (se lève, va prendre Julianne par les épaules)

Tu comprends pas, notre avenir littéraire est tracé ensemble.

Robert

Bon, on prend-tu une p'tite pause?

Louis

Bonne idée.

(Louis, Robert et Julianne se lèvent. René retient Julianne. Louis et Robert quittent la scène.)


Scène V

Julianne. René.

René la tient à nouveau par les épaules. Ils regardent en direction du public. Il a comme un regard visionnaire.


René

On va la décrocher, l'étoile. Dis-moi quelle étoile. Et on va la décrocher. Tes idées, ça me plaît.

Julianne

On m'avait dit que c'était un moment spécial, trouver un éditeur, mais je ne m'attendais pas à ça.

René

Avec moi, on peut s'attendre à tout.

Julianne

J'sais pas si ça me rassure.

René

La flambée sonore, j'aime ça, ce titre! Je veux que tu m'envoies ton recueil. Je le lis dès que possible. On va le publier, ton recueil.

Julianne

C'est promis, je te l'envoie. Laisse-moi tes coordonnées.

(Il tente de l'embrasser. Elle le gifle. Elle s'enfuit, côté cour. Lui baisse la tête, un peu dépité. Mains dans les poches, il quitte lentement la scène, en passant par le côté jardin.

Les lumières sont tamisées. Quelques secondes s'écoulent.)


Voix d'un annonceur radiophonique (la même voix qu'à l'acte précédent): L'écrivain et éditeur René Loisel a encore de gros ennuis. À cause de plagiat. Mais d'abord, un rappel. Récemment, vous vous souviendrez qu'un scandale avait éclaboussé Loisel. Plusieurs de ses ex-étudiantes ont publiquement accusé l'enseignant de littérature et écrivain déchu d'avoir entretenu des relations amoureuses malsaines avec elles. Elles affirmaient avoir été manipulées et contrôlées. Loisel aurait interféré avec leur pratique d'écriture, et aurait découragé certaines d'écrire. Il aurait également fait miroiter à certaines la possibilité d'accéder aux études de deuxième ou troisième cycle avec lui, ce qui, dans la plupart des cas, ne s'est jamais concrétisé. Loisel aurait entretenu un tel nombre de relations que certains lui avaient attribué le pseudonyme de « Don Juan des lettres ». Eh bien à présent, René Loisel est accusé de plagiat. Il a été découvert que, dans ses oeuvres, il aurait très largement plagié les étudiantes dont il prétendait être amoureux. Cela a été mis en lumière lors de la parution de son tout dernier roman: « Dictateur de la prose ». Si peu de contenu, dans ce livre, serait le sien propre, qu'il a été rebaptisé le « Don Juan illettré ».


FIN


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