C'était la vue, hier. La vue haut perchée. Je ne suis jamais là d'habitude ; plus à la fenêtre, la grande baie vitrée. Le propriétaire m'a expliqué pourquoi de si hautes fenêtres, de si hautes étagères, de si haut tout. Y m'a dit que c'est parce que lorsqu'on est un enfant, tout est grand. Tout. Donc il a voulu recréer ce sentiment d'émerveillement, dans le décor. C'était la vue, hier. Car je n'avais pas ma place habituelle.
Et c'était la musique. J'ai voulu capturer l'instant, comme on dit.
Le peuple du soir. Cette expression ne cessait de me revenir en tête, avant ma visite. C'était la première fois que je pensais à la faune nocturne avec une certaine distance. Je sais que je visite trop les cafés, je les visite abusivement. Un budget, ça se gère, ça va ; mais du temps, ça se perd, ça s'en va.
J'ai envie de quitter le peuple du soir. De le laisser à lui-même. De passer du temps chez moi. De cesser de chercher, à l'extérieur de mon logis, ce qu'on y retrouve déjà.
À une époque, j'avais une copine qui disait que j'étais déconnecté du monde, replié sur moi-même ; elle disait encore que je n'étais pas bien enraciné (pourtant, j'avais un emploi syndiqué, une vie respectable, un magnifique appartement, et une pratique d'écriture régulière). Quant à mon meilleur ami de l'époque, apparu dans ma vie peu de temps après elle, il parlait de mon introversion comme d'une maladie à guérir. « C'est un trait de caractère », lui assurais-je. « J'étais comme toi plus jeune. Ça s'arrange, j'étais comme ça avant aussi, on peut devenir plus extraverti », disait-il avec son narcissisme proverbial.
Les gens qui ont des vies équilibrées n'emmerdent pas ceux qui ont eux aussi des vies ancrées.
Je serai, assurément, toujours un écrivain de café ; peut-être plus le jour, et modérément. Il est peut-être temps que j'envoie paître, dans mon passé, les saboteurs de boussoles. Peu importe, c'est pas un règlement de comptes ; juste un flash salvateur.
Peuple du soir, je te salue bien bas. Je ne sais pas si j'aurai la force de te quitter, mais j'éprouve l'envie d'une radicale réinvention.
C'est pas Bukowski qui écrivait, dans un poème : invent yourself and then reinvent yourself ?
Ce ne sont pas mes plus beaux vers, mais je les ai torchés à la vitesse du crapaud-réceptacle :
Le fantôme de la nuit est une illusion
C'est-à-dire la vie qui grouille faussement
Entre un murmure et un matcha et l'addition
On se dilate jusqu'au point d'effacement

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